|

Affiche du Libertaire
après
le plastiquage
de la librairie du Monde Libertaire.
Un site consacré
aux réfractaires à
la Guerre d'Algérie.
|
A maintes occasions, j'ai
parlé dans ces colonnes du tempérament libertaire et individualiste
caractérisé de mes compatriotes berbères d'Algérie.
Mais aujourd'hui, alors que la caverne d'Ali Baba d'outre-mer craque et
croule, je crois utile d'affirmer, contre tous les pessimistes professionnels
ou les rêveurs en rupture de places lucratives que l'Algérie
libérée du joug colonialiste serait ingouvernable au sens
religieux, politique et bourgeois du mot. Et je mets au défi toutes
les canailles prétendant à la couronne d'apporter la moindre
raison valable et honnête à leurs aspirations malsaines,
car je leur oppose des précisions palpables et contrôlables,
sans nier cependant que leur politique a quelque succès quand il
s'agit d'action contre le tyran colonialiste.
Il faut voir l'indigène algérien, le Kabyle surtout, dans
son milieu, dans son village natal et non le juger sur son comportement
dans un meeting, manifestant contre son ennemi mortel : le colonialisme.
Pour l'indigène algérien, la discipline est une soumission
dégradante si elle n'est pas librement consentie. Cependant, le
Berbère est très sensible à l'organisation, à
l'entraide, à la camaraderie mais, fédéraliste, il
n'acceptera d'ordre que s'il est l'expression des désirs du commun,
de la base. Lorsqu'un délégué de village est désigné
par l'Administration, l'Algérie le considère comme un ennemi.
La religion qui, jadis, le pliait au bon vouloir du marabout, est en décadence,
au point qu'il est commun de voir le représentant d'Allah rejoindre
l'infidèle dans la même abjection. Tout le monde parle encore
de Dieu, par habitude, mais en réalité plus personne n'y
croit. Allah est en déroute grâce au contact permanent du
travailleur algérien avec son frère de misère de
la métropole, et quelques camarades algériens sont aussi
pour beaucoup dans cette lutte contre l'obscurantisme.
Quand au nationalisme que j'entends souvent reprocher aux AIgériens,
il ne faut pas oublier qu'il est le triste fruit de l'occupation française.
Un rapprochement des peuples le fera disparaître, comme il fera
disparaître les religions. Et, plus que tout autre, le peuple algérien
est accessible à l'internationalisme, parce qu'il en a le goût
ou que sa vie errante lui ouvre inévitablement les yeux. On trouve
des Kabyles aux quatre coins du monde ; ils se plaisent partout, fraternisent
avec tout le monde, et leur rêve est toujours le savoir, le bien-être
et la liberté.
Aussi, je me refuse à croire que des guignols nationalistes puissent
devenir un jour ministres ou sultans dans le dessein de soumettre ce peuple,
rebelle par tempérament.
Jusqu'à l'arrivée des Français, jamais les Kabyles
n'ont accepté de payer des impôts à un gouvernement,
y compris celui des Arabes et des Turcs dont ils n'avaient embrassé
la religion que par la force des armes. J'insiste particulièrement
sur le Kabyle, non pas parce que je suis moi-même Kabyle, mais parce
qu'il est réellement l'élément dominant à
tout point de vue et parce qu'il est capable d'entraîner le reste
du peuple algérien dans la révolte contre toute forme de
centralisme autoritaire.
Le plus amusant de l'histoire, c'est que la bande des quarante voleurs
ou charlatans politiciens nous représente le nationalisme d'outre-mer
sous la forme d'une union arabe avec l'emblème musulman et avec
des chefs politiques, militaires et spirituels à l'image des pays
du Levant. J'avoue que le dieu arabe de nos sinistres pantins d'Algérie
a bien fait les choses, puisque la guerre judéo-arabe nous révéla
que les chefs de l'islamisme intégral ne sont rien d'autre que
de vulgaires vendus aux Américains, aux Anglais, et aux Juifs eux-mêmes,
leurs prétendus ennemis. Un coup en traître pour nos derviches
algériens, mais salutaire pour le peuple qui commence à
voir clair.
Pensez donc, un bon petit gouvernement algérien dont ils seraient
les caïds, gouvernement bien plus arrogant que celui des roumis,
pour la simple raison qu'un arriviste est toujours plus dur et impitoyable
qu'un "arrivé" ! Rien à faire, les Algériens
ne veulent ni de la peste, ni du choléra, ni d'un gouvernement
de roumi, ni de celui d'un caïd. D'ailleurs, la grande masse des
travailleurs kabyles sait qu'un gouvernement musulman, à la fois
religieux et politique, ne peut revêtir qu'un caractère féodal,
donc primitif. Tous les gouvernements musulmans l'ont jusqu'ici prouvé.
Les Algériens se gouverneront eux-mêmes à la mode
du Village, du douar, sans députés ni ministres qui s'engraissent
à leurs dépens, car le peuple algérien libéré
d'un joug ne voudra jamais s'en donner un autre, et son tempérament
fédéraliste et libertaire en est le sûr garant. C'est
dans la masse des travailleurs manuels que l'on trouve l'intelligence
robuste et la noblesse d'esprit, alors que la horde des "intellectuels"
est, dans son immense majorité, dénuée de tout sentiment
généreux.
Quant aux staliniens, ils ne représentent pas de force, leurs membres
se recrutent uniquement parmi les crétins ou déchet du peuple.
Car l'indigène n'a guère d'enthousiasme pour se coller une
étiquette, qu'elle soit mensongère ou super-fasciste.
Pour les collaborateurs, policiers, magistrats, caïds et autres négriers
du fromage algérien, leur sort est réglé d'avance
: la corde, qu'ils valent à peine.
Pour toutes ces raisons, mes compatriotes doivent-ils être considérés
connue d'authentiques révolutionnaires frisant l'anarchie ? Non,
car s'ils ont le tempérament indiscutablement fédéraliste
et libertaire, l'éducation et la culture leur manquent, et notre
propagande, qui est cependant indispensable à ces esprits rebelles,
leur fait défaut
C'est ce pourquoi oeuvrent nos compagnons anarchistes de la fédération
nord-africaine.
Mohamed Said - Le Libertaire
du 16 février 1951.

Membres
du groupe international de la Colone Durruti en 1936 sur le front d'Aragon.
Qui
était Mohamed Said ?
C'est pour le
Dictionnaire Biographique de la Kabylie (DBK) que Saïd Chemakh est
allé "déterrer" les écrits d'un des premiers
militants kabyles du XXème siècle. Ce dernier, anarchiste,
est presque méconnu pour ne pas dire oublié de tous.
Militant anarchiste et indépendantiste
né le 14 Octobre 1894 à Taourirt (Aït Ouaghlis).
Ayant fait ses études primaires en Algérie, on ne sait pas
par quelles circonstances il s'est retrouvé en France. Pendant
la première guerre mondiale, il est interné pour insoumission
puis désertion. A sa libération, il s'installe dans la région
parisienne et adhère à l'Union Anarchiste. En 1923,
il fonde avec Slimane Kiouane le Comité de défense des indigènes
algériens.
Dés 1924, ses premiers articles où il dénonce le
colonialisme, le centenaire de la conquête de l'Algérie,...
dans des publications anarchistes telles que Le Libertaire, La
Voix Libertaire...
En 1932, il devient le gérant de L'Eveil social et y publie
plusieurs articles où il appelle les Algériens à
s'organiser et à se révolter. Mais article antimilitariste
lui valut des poursuites judiciaires à la fin de la même
année. En 1934, il est arrêté pour possession d'armes
prohibées. A sa libération, il continue à militer
à l'Union des Anarchistes.
Au début de la Guerre d'Espagne, il s'engage dans le Groupe International
de la colonne Durruti (CNT) crée par les anarchistes refusant
de se fondre dans les Brigades Internationales qu'ils considèrent
contrôlées par les communistes. Ses premières lettres
du front furent publiées dès octobre 1936 dans L'Espagne
antifasciste. En novembre 1936, il fut blessé prés de
Sarragosse et rentra en France.
En 1937, il participe à diverses manifestations : Contre l'interdiction
du PPA, contre la répression des manifestants tunisiens et pour
le soutien de la révolution espagnole. En 1938, il est arrêté
et condamné pour provocation de militaire. Sous l'occupation, il
est encore arrêté et interné dans le camp de Riom
d'où il s'est échappé. Il se spécialisa jusqu'à
la Libération dans la fabrication de faux-papiers.
Dés 1946, il reprit sa lutte anticolonialiste dans le Libertaire
et ce jusqu'à sa mort en avril 1953.
La plupart de ses textes sont regroupés sous le titre Appels aux
travailleurs algériens et publiés par la Fédération
Anarchiste en 1994.
Les textes de Mohamed Saïl sont d'une importance capitale du fait
qu'ils démontrent la brillante prise de conscience du militant
anarchiste et antifasciste non seulement de sa condition de colonisé
devant lutter pour son indépendance.
Pour lui, le combat politique pour une idéologie n'empêche
pas le combat pour l'algérianité ni la prise de conscience
de l'identité berbère. Cela est d'ailleurs très clair
dans son texte La mentalité kabyle (1951) où il décrit
avec fierté les valeurs de ces Berbères.
Saïd CHEMAKH
Textes publiés
avec l'autorisation des éditions Edisud, de Salem Chaker et de
www.Tamazgha.fr
Autres
articles :
L'échec
de la troisième CGT à Limoges (CGT-SR) 1924-1939 ;
la
Colonne Durruti ; Les
collectivisations en Espagne (A. Souchy) ;
Congrès
de la Fédération Anarchiste d'octobre 1945 : déclarations
et orientations.
La
Fédération Anarchiste et les guerres coloniales ; De
Tunis à Casablanca, où mûrissent les fruits de la Colère
(1954) ;
Appel pour les syndicalistes
Algériens (A. Camus) ; 1956
: la mobilisation c'est la guerre ;
1954 - 1962, pas un
Homme pour la guerre d'Algérie ;
Albert Camus, l'absurde, la révolte, la révolution... Analyse de Maurice de joyeux ;
A
lire :
Mohamed Sail : Appels aux travailleurs algériens, (éditions
Volonté Anarchiste n°43).
Texte extrait de "Hommes et Femmes de Kabylie", Tome
1, sous la direction de Salem Chaker, Edisud, Aix-en-Provence, 2001. Cet
ouvrage comporte 38 notices relatives à 34 personnages :
|