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Pour comprendre quel fût l'apport
du mouvement libertaire à la Résistance française, il faut se situer dans
le contexte politique et économique de la fin de la guerre d'Espagne.
Dès 1937, des milliers d'Espagnols réfugiés en France vont être internés
par les autorités dans des camps de concentration. Ces hommes qu'on parquait
dans des conditions lamentables se trouvaient donc au rencart d'une société
qu'ils avaient cru accueillante. Ils étaient en fait, déjà, des hors-la-loi.
La classe politique d'alors, composée de toutes les tendances, de l'extrême
droite à l'extrême gauche voulait voir disparaître les témoins d'un épisode
majeur de l'histoire : la Révolution espagnole.
Avant de passer en France,
beaucoup craignaient de se voir imposer une situation de la sorte. Nous
avions donc enterré beaucoup d'armes, que nous sommes allés chercher plus
tard et qui servirent à alimenter les premiers noyaux de résistance au
fascisme international.
Bien avant 1939, la majorité d'entre nous pensait que rien n'arrêterait
les Allemands le jour où ils se mettraient en marche. Dans les camps déjà,
nous débattions du choix à faire en cas d'invasion. Notre vie ne pèserait
pas bien lourd, mais la rancoeur que nous avions envers la classe dirigeante
européenne nous incitait à penser que, quitte à mourir, il valait mieux
retourner en Espagne pour combattre.
La guerre éclata, et le gouvernement
français avait déjà pensé à utiliser quatre-vingt pour cent d'entre-nous
comme "chair à canon" en nous intégrant à son armée. Nous faire éliminer
en le servant. Des compagnons s'enrôlèrent dans les régiments de marche
de la Légion Etrangère et se retrouvèrent en première ligne dans tous
les combats.
Dans la mesure où l'engagement militaire ne séduisait pas la majorité
d'entre nous, on nous intégra à des compagnies de travail militarisées,
qui devaient combler l'absence de bras créée par le départ sous les drapeaux
de centaines de milliers d'hommes.
On "libérait" de leurs camps, au compte-gouttes, les prisonniers espagnols,
suivant les besoins et le "danger" que chacun d'eux pouvait représenter.
Cependant beaucoup d'entre nous refusèrent aussi bien l'engagement militaire
que le travail militarisé et l'effondrement des armées alliées allait
leur permettre de ficher le camp et de se noyer dans la pagaille politique
et administrative qui engloutissait le gouvernement.
La situation était catastrophique. On croyait même les Allemands à quelques
heures de Marseille. De plus on parlait alors de la constitution possible
d'un gouvernement espagnol républicain en exil à Londres. Des promesses
avaient été faites. Si nous nous engagions dans la bataille, la légitimité
du pouvoir franquiste, instauré par les Italiens et les Allemands, serait
remise en question par les alliés à la fin de la guerre. Nombreux se décidèrent
à rejoindre l'Angleterre mais il était trop tard, trop tard aussi pour
rejoindre l'Afrique "française" puisque l'Armistice entre la France et
l'Allemagne venait d'être signée...
Tous les républicains espagnols
réfugiés se trouvaient dans une situation délicate, les anarchistes et
anarcho-syndicalistes en premier lieu, d'autant qu'au fur et à mesure
que le gouvernement français trouvait une stabilité il exerçait des tours
de vis supplémentaires et arrêtait nos compagnons. A Marseille même, la
police espagnole accompagnait la police française et décidait des contrôles
d'identité et des arrestations.
Tout réfugié politique espagnol était considéré comme un ennemi potentiel
du régime. Cette situation nous obligea à avoir recours pour survivre
aux possibilités que peut offrir la clandestinité. Les contacts que nous
avions et les nécessités de l'heure imposèrent la création d'une organisation
clandestine dont la première tâche fût d'établir un réseau qui, de Marseille,
s'étendait jusqu'à Toulouse, Montauban, vers Bordeaux jusqu'à la ligne
de démarcation que des compagnons bûcherons locaux permirent de franchir.
Les premières filières prirent
ce chemin. Nous décidâmes en fonction des renseignements accumulés de
la stratégie à suivre. Nous voulions tout d'abord sauver un maximum de
compagnons en payant un minimum de prix au combat. Contact pris à travers
la filière, nous apprîmes que nos compagnons de Bordeaux avaiente ngagé
la même démarche. je débattais avec eux de nos objectifs.
Le lendemain de mon retour à Marseille nous eûmes un choc très violent
avec les Légionnaires de Pétain (qui allaient constituer plus tard la
Milice française). Ceci nous décida à quitter la ville pour Bordeaux,
une fois rétablie la blessure que j'avais reçu. A Bordeaux, où il m'était
difficile de résider pour des raisons de sécurité, nous apprîmes que le
gouvernement de Vichy allait " récupérer " le maximum d'Espagnols pour
les faire travailler à son profit.
Il faut savoir qu'un mois après la signature de l'Armistice, douze mille
Espagnols avaient déjà été déportés et internés en Allemagne. De Buchenwald
à Mattahausen, quatre-vingt pour cent d'entre eux, d'après les archives
trouvées chez les SS, étaient des libertaires et des anarcho-syndicalistes.

Le Réseau Robur à St Malo
en 1943.
On me donna comme mission
d'aller visiter la région de l'Ouest où l'on commençait à parler du Mur
de l'Atlantique, pour établir un maximum de contacts et y créer les bases
d'une résistance libertaire.
je visitais toutes les grandes villes où devaient s'engager des chantiers
de grande envergure. Nul doute que de nombreux prisonniers espagnols y
seraient employée. Il fallait trouver un endroit où fixer le noyau régional
d'où partirait le réseau.
C'est à Saint Malo que je m'établit et prit contact avec la camarade Suzy
Chevet. Elle se montra très active mais, sous haute surveillance, savait
sa situation précaire. Il fallait donc mettre sur pied au plus vite le
réseau en question. Elle seule connaissait très bien la région et les
hommes à qui l'on pouvait se fier. Elle fût arrêtée et mise en résidence
surveillée à Angers, mais la filière d'évasion avait été installée. D'Angers
elle continua malgré tout son travail. Des compagnons s'étaient par ailleurs
fait embauchés sur des lieux et à des postes stratégiques.
Le but, je le rappelle, était
de faciliter l'évasion des camps de travail (pour ce qui nous concerne
ici, ceux de Jersey et de Guernesey) d'un maximum de compagnons pour leur
faire ensuite rejoindre la résistance. La majorité des prisonniers était
composée d'Allemands, d'Autrichiens, de Polonais, de Russes et d'Espagnols
donc, cantonnés dans une caserne appelées "La Concorde".
Le service du nettoiement de la caserne, lui, était extérieur, et nous
nous étions arrangés pour qu'un de nos compagnons en fasse partie. Un
autre de nos compagnons, cuisinier, décelait les prisonniers susceptibles
d'être évacués et les faisait se glisser sous les ordures que l'équipe
du nettoiement emportait au dehors. Ces hommes étaient conduits par la
filière jusqu'à St Malo, hébergés et pris en charge jusqu'à ce qu'on leur
fournisse des papiers qui leur permettent de quitter la zone militarisée,
puis guidés de Rennes jusqu'en Zone libre. Certains mêmes restaient dans
la région pour y effectuer le travail que l'organisation leur demandait
de faire. Voilà, à travers cet exemple comment les choses se passaient.
A cette époque la Résistance
française officielle était quasi inexistante, moins organisée en tout
cas que nous libertaires pouvions l'être. Les maquis étaient peu développés.
Les actions que nous menions entraient dans le cadre d'une guérilla urbaine.
Les attentats étaient réalisés, non à partir de groupes de chocs quasi
militaires dont la base se tenait en forêt ou en montagne, mais d'individus
vivant la vie quotidienne des citadins, des travailleurs.
En général, on choisissait pour les actions violentes des compagnons d'une
autre ville que là où devait se passer les faits de manière à ce que les
autorités ne puissent pas localiser l'origine de ces structures de combat,
d'autodéfense. La guérilla urbaine s'inscrivait donc dans la vie de tous
les jours, et non en marge comme ce fût le cas par la suite.
Les maquis se sont remplis
sous la propagande des organisations politiques clandestines à partir
du moment où le service du travail fut rendu obligatoire aux Français.
Quant le parti communiste "rejoignit la barricade", il y avait belle lurette
que nous la tenions !
Le poids que nous avions nous permettait donc de tenir sereinement notre
place à la Libération.
Mais je pense que le mouvement
libertaire, à l'époque, a loupé le coche de l'histoire, en faisant entrer
dans la Résistance de nombreux compagnons à titre individuel et non comme
représentants du mouvement libertaire organisé. Ce fut une mauvaise analyse
de la situation.
Nos militants ont laissé leur peau face au fascisme soit, mais ont servis
en fait d'autres intérêts que ceux du mouvement libertaire. Le poids de
ces militants aurait pu peser lourd dans la balance, et nous aurions pu,
en tant que mouvement syndical*, imposer notre place au sein du Conseil
national de la Résistance, sous quelque nom que ce fût, et créer un pôle
libertaire face aux communistes au sortir de la guerre. Nous avions des
possibilités de développement aussi grandes que les leurs.
D'un point de vue stratégique et politique ce choix de ne pas prendre
une place officielle parmi ceux qui revendiquaient la libération du pays
fut une erreur fondamentale. Nous l'avons payé cher par la suite, mais
pas seulement en France. Si nous avions eu un mouvement libertaire puissant
dans ce pays, Franco n'aurait peut-être pas vécu quarante ans de plus,
comme les classes dirigeantes européennes l'ont exigé.
Pépito
Rosell
Magazine libertaire
* La majorité des militants
libertaires espagnols étaient adhérents à la CNT (Confederacion Nacional
del Trabajo, syndicat anarcho-syndicaliste)

Toulouse libérée par les
maquisards anti-facistes espagnols.
"Cette guerre européenne qui commença en Espagne ne pourra se terminer sans l'Espagne." A. Camus, le 7 septembre 1944 in Combat.
Autres
articles :
Les
anarchistes et la guerre de 1939 1945 ; 1940,
Que faire à la veille de la guerre ? ;
1943, tract libertaire
: A tous les travailleurs de la pensée et des bras ;
"Contre vents et marées"
histoire de l'Exil espagnol
;
1944 : les dossiers
noirs d'une certaine résistance ;
24
aout 1944, les anarchistes et anti-fascistes espagnols libèrent
Paris ;
Jose
Ester Borras et le "réseau Ponzan" ;
El Quico, Francisco Sabaté : la guérilla libertaire en Espagne
1945-1960 ;
André
Arru résistant libertaire à propos de l'évasion de
la prison de Chave et du rôle exécrable des communistes.
A
lire :
Les camps de prisoniers espagnol
1939/45 (Marie-Claude Rafaneau-Boj) ; les Dossiers noirs d'une
certaine résistance (Gr. Puig Antich / Fédération
Anarchiste) ; Mutinerie à Montluc (Maurice Joyeux) ; Louis
Lecoin (Volontée Anarchiste N°) ; May Piqueray la Réfractaire
; Par-delà
l'exil et la mort (Louis STEIN
) ;
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