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Que faire à la veille de la deuxième guerre mondiale ?

Les organisations étaient bloquées, vidées de leur contenu par la mobilisation, paralysées par la surveillance policière. Les quelques locaux encore ouverts étaient connus et évités comme des pièges. Seuls quelques vieux, ceux qui avaient dépassés l'âge de la territoriale, venaient balayer les pièces désertes, ramasser les rares lettres et empiler les publications qui continuaient d'arriver de l'étranger et que plus personne ne venait parcourir. (...)

Marseille septembre 1939

L'action collective, les mouvements, les groupes de quartier ou d'usine, les publications, tout cela était effacé. Les dimensions du combat s'étaient brusquement réduites. Tout militant misait sa liberté dans l'immédiat, plus d'un jouait sa peau à échéance.
Une poignée de tenaces éditait encore à Paris, pour maintenir le délit et refuser le désespoir, un Courrier des Camps qui entretenait, chez les Espagnols et les débris cosmopolites des multiples déroutes, les apparences d'une solidarité. Il ne restait que des individus, acculés, traqués, réduits à leur maigre capital de relations, à leur poignée de monnaie dans la poche et à leur costume encore acceptable.
La France était une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se refermer. Et Marseille était un piège à rats. (...) Parrain marchait vite, à la fois pour rester moins longtemps sous les regards des policiers en uniforme ou en civil qui lui semblait composer la majorité des passants, et pour se retrouver, même si c'était dans une nasse, entre copains. (...) Mario était ancré dans un petit hôtel-restaurant du Vieux Port, tenu par une Piémontaise boulotte qui se disait antifascistes " Partons, lui dit Parrain. La guerre va s'étendre rapidement. Les portes vont se fermer. De Marseille, les routes ne mènent nulle part. L'Afrique du Nord, à supposer qu'on y parvienne, est aussi française que la métropole du point de vue policier. Mais il reste le Nord, la Belgique, la Hollande, les grands ports. Filons. J'attends un mandat en fin de semaine; il nous permettra d'atteindre la frontière, côté Erquelinnes ou Givet.

Nous passerons.
A Anvers ou à Amsterdam il reste des occasions. Dès que la guerre vraie commencera, et cela ne saurait tarder, Hitler croquera une France sans ressort et sans goût pour la bagarre. La Suisse n'échappera sans doute pas à la mise au pas national-socialiste de l'Europe. L'ltalie jouera les Thénardier. Et alors, d'un côté comme de l'autre, de Paris, de Berlin, ou de Rome, tu te feras avaler mon pauvre Mario, toi et les copains italiens, ennemis déclarés, battus plusieurs fois, sans ressources et sans défenseurs.
Prenons du champ, allons observer d'un peu plus loin; nous verrons plus clair et agirons mieux. Les grosses mains de poseur de briques de Mario se massaient, s'étreignaient, faisant craquer les jointures. Le nez fort s'inclinait vers les genoux tandis que les longues jambes s'étendaient sous la table. La nécessaire solidarité
-Tu as sans doute raison. Pour toi, pour tous. Mais moi je ne peux pas partir maintenant. Avec l'argent qui pour le moment continue d'arriver des copains des Etats-Unis, par la Suisse, je donne à bouffer à cent ou cent vingt zèbres de notre genre
-de la soupe et des pâtes, mais c'est l'essentiel. Si je pars, c'est la débandade ou les conneries- c'est-à-dire le camp, la prison, l'expulsion pour la plupart ( )
Au point où il en était, Parrain comprenait tout.
Ce qui n'arrangeait rien. (...)
Ils convinrent de réunir, le dimanche suivant, ie plus grand nombre possible de compagnons, personnellement connus. Ce ne serait évidemment pas une assemblée délibérante. Plutôt un repas d'adieu avant le grand steeple, une dernière croûte cassée en commun, pour que le souvenir en demeure dans la mémoire de chacun aux jours proches de la planque, des cheminements solitaires, de la prison.
Et aussi pour recenser ce qui demeurait possible en fait de papiers, d'adresses, de points de chute. (...) " C'est vrai que c'est le moment de filer et que demain, dans une semaine ou quinze jours, il sera sans doute trop tard. (...) Mon accent, ma taille, ma bouille sont autant d'ennemis pour le passage des frontières.
Pris ici ou pris ailleurs, autant rester et prêter la main aux traînards et aux déchards. " Tenter encore quelque chose... Sans compter, et c'est l'essentiel inavouable, que Mario attend -bien qu'il lutte pour ne pas trop y croire. après avoir tant travaillé pour que cela soit- une lettre, un câble, un titre dans la presse, un indice quelconque ou un énorme hurlement populaire qui mettrait un point final à l'ultime illusion, à la dernière tentative. En bien ou en mal. Mais qu'il n'ait plus à se tuer de boulot pour user le temps, qu'il sache enfin si l'attentat est bien monté, si tous les fils ont pu être reliés, s'il a été raté ou s'il va réussir, ou du moins être tenté. (...)

Tant d'éléments patiemment tâtés, convaincus, placés, vérifiés, mis en chaîne, avec des contretemps, des lâchages, des rendez-vous manqués, des promesses non tenues, des mandats qui n'arrivent pas, et les jours et les mois qui filent. Mais maintenant, c'est mûr, avant que ce ne soit pourri.
Le capitaine retraité est vissé à sa fenêtre, à Riccione, insoupçonnable tant il est politiquement incolore, tout orné de décorations de la guerre 14-18; et sous cette fenêtre le Duce passera immanquablement, comme il y passe chaque fois qu'il se rend dans sa ville natale. Un fusil mitrailleur et deux paquets de dynamite, ficelés et dotés d'un bon compassement par un ingénieur des mines...
Rien ne serait changé sans doute dans la marche de l'Europe vers la guerre et la dictature, mais une blessure serait ouverte au flanc italien et des milliers d'isolés retrouveraient le sens de leur destin.
Tout ne serait pas entièrement mécanique, absurde et vain. Il y aurait enfin une intervention évidente, publique, impossible à taire, de ceux qui sont voués à la vie de terrier, à la dépendance
Le dernier repas en commun
Ils sont bien quarante, arrivés par les sentiers, entrés par la cour après un même coup d'œil aux alentours, prêts à poursuivre leur promenade dominicale s'ils avaient reniflé l'embuscade ou l'encerclement. Heureusement, le pavillon est bien situé, planté sur une élévation, avec des arbres éparpillés sur l'arrière. En contrebas, à deux cents mètres, des travaux de terrassement: un abri de protection anti-aérienne va être construit. (...)
La plupart des présents se connaissent personnellement, de nom ou de réputation. Il y a les petits Français insoumis, Frédéric, le commis de magasin, des Italiens volubiles, deux Espagnols que Mario a pu "récupérer" alors qu'ils marchaient déjà dans la colonne qui montait au Fort Saint-Jean, un Péruvien aux cheveux d'un noir de jais, plus un contingent d'éléments aux nationalités indéfinissables, aux accents inclassables, parlant un français appris sur les chantiers peuplés de Catalans, de Génois ou de Polonais.
La plupart sont sortis d'Espagne lors de la débâcle. Certains d'entre eux étaient encore dans un camp il y a quelques semaines. Dès les premières paroles, le thème jaillit : les papiers, les cartes d'identité, les livrets, les passeports, les visas. Une sorte d'angoisse gouailleuse pour traiter de ces documents dont dépend le droit de vivre, de marcher, de respirer. Un seul possède un passeport en règle -" avec un vrai visa " s'extasieront ceux qui examinent la pièce avec respect- c'est le Péruvien. (...)
Il a aussi des passeports Nansen, un peu blanchis par le corrector ou jaunis par un coup de fer trop chaud. Puis des cartes d'identité pour étrangers, toujours usées aux plis et dont les tampons à l'encre violette ont parfois des lettres imprécises.
" De toute façon, dit l'un des Espagnols, à moins d'avoir des papiers signés par le ministre le matin même, tu n'as plus que le choix entre la Légion, pour aller défendre la démocratie en Indochine, ou le camp, pour savourer cette même démocratie en territoire français. Tu sors du camp après dix combines patiemment échafaudées, à l'occasion d'une corvée, ou parce qu'un camarade ou un parent a pu te faire monter en douce dans une bagnole, et deux jours après tu te retrouves dans un autre camp parce que tu as mis le nez dehors.
Nous sommes des criminels parce que nous avons tenu trois ans contre Franco.
On verra combien de temps ils tiendront eux, contre Hitler, quand le dingue à croix gammée décidera de se mettre en route.
"Quel combat ?" Pourtant, hasarde Rinaldi, j'aurai un tel plaisir à piloter un zinc pour aller placer quelques bombes sur la gueule de mes bons compatriotes fascistes.
Engage-toi alors, si tu crois que tes envies de revanche pourraient se soulager à la Légion ! C'est un des petits " déserts " qui a réagi.
L'ltalien secoue sa grosse tête : Non. Tu ne comprends pas. Je n'ai pas d'illusion sur les sentiments qui animent le gouvernement français. La preuve, c'est que tu me vois ici. Mais un coup porté à Mussolini me paraît utile, quel que soit celui qui le porte. En attendant, pour remettre les choses à leur place, ce sont les antifascistes comme nous, et connus comme tels, qui sommes poursuivis, mis en prison ou expulsés.
S'il fallait une preuve de plus pour en être sûr, la chasse aux militants qui n'ont jamais cessé le combat montre que cette guerre n'est pas la nôtre. C'est comme ça, même si tu cherches à régler un compte personnel ou si tu ne vois pas comment agir en ce moment. Il y a des périodes où l'on ne peut rien, sauf ne pas perdre la tête ".
Après cette mise en garde de Mario, les discussions bifurquent.
Un petit groupe d'Espagnols, déjà las des querelles de l'émigration, a repassé la frontière. Ils préfèrent risquer le paquet en territoire ibérique plutôt que de s'enliser dans le marécage des groupes, fractions et clans.
Des jeunes Français sont aussi passés en Espagne, et ils se sont fait prendre.
Le plus étonnant pour eux, au camp où ils ont été internés, a été de se faire engueuler par des républicains espagnols, et même des C.N.T.istes, parce qu'ils fuyaient le combat contre Hitler.

Louis Mercier Vega - le Monde Libertaire, Mars 1987

Louis-Mercier Vega, La chevauchée anonyme éditions Noir, en vente à la librairie du Monde libertaire, 34 F.

Louis Mercier Vega est un des multiples pseudonymes de Charles Cortvint. Il est né à Bruxelles, il rencontre le mouvement libertaire entre les deux guerres et utilise déjà de nombreux speudos dans la presse. Il fait parti du groupe international de la Colonne Durruti (comme Charles ridel) où il rencontre Simone Weill. A la débacle, il part pour le Chili. Il restera très actif dans le mouvement jusquà la fin de sa vie. Il sera nottamment de l'aventure de la revue "Interrogations".


Autres articles :
Les anarchistes et la guerre de 1939 1945 ; Dans la résistance : l'apport du mouvement libertaire ;
1943, tract libertaire : A tous les travailleurs de la pensée et des bras ;
1944 : les dossiers noirs d'une certaine résistance ; 24 aout 1944, les anarchistes et anti-fascistes espagnols libèrent Paris ;
La résistance des anarchosyndicalistes allemands (FAUD) au Nazisme ;
Jose Ester Borras et le "réseau Ponzan" ;
André Arru résistant libertaire à propos de l'évasion de la prison de Chave et du rôle exécrable des communistes.

A lire :
Increvable anarchie (Louis Mercier Vega) ; Présence de Louis Mercier (ACL) ; La chevauchée anonyme (L. Mercier Vega) ;
Les camps de prisoniers espagnol 1939/45
(Marie-Claude Rafaneau-Boj) ; les Dossiers noirs d'une certaine résistance (Gr. Puig Antich / Fédération Anarchiste) ; Mutinerie à Montluc (Maurice Joyeux) ; Louis Lecoin (Volontée Anarchiste N°). Par-delà l'exil et la mort (Louis STEIN ) ;

 

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