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Sara Berenguer née en
1919 à Barcelone dans une famille ouvrière.
Son père est militant de la CNT. Le 19 juillet 1936, la révolution éclate
à Barcelone.
Sara a 17 ans. Spontanément, elle s'engage aux côtés des libertaires.
Sa première action est de suivre son père sur le front. "Tu es trop jeune
" Elle se jette alors, avec enthousiasme et courage, dans la lutte. Son
amour instinctif pour la liberté s'ancre chaque jour davantage dans l'idéal
anarchiste auquel elle reste toujours fidèle aujourd'hui, soixante ans
après.
Elle occupe divers postes : secrétaire du comité révolutionnaire (CNT-FAI),
du Comité régional de l'industrie de construction. En même temps qu'elle
s'instruit, elle enseigne la nuit à l'Athénée culturel, les journées n'ayant
pas assez d'heures pour tout ce qu'elle veut entreprendre.
Elle collabore ensuite à Solidarité Internationale Antifasciste, aux Jeunesses
libertaires. Elle est enfin secrétaire à la propagande du Comité régional
de Mujeres Libres.
Avec Mujeres Libres, son action militante s'oriente résolument vers l'émancipation
des femmes. L'arrivée des troupes fascistes dans Barcelone l'arrachera
à ses activités révolutionnaires.
L'exode, la route aveugle sur laquelle elle a le sentiment "d'abandonner
l'espoir d'un futur plein de promesses", ne l'anéantit pas ; en France
elle continue de lutter pour promouvoir ce monde plein d'amour qu'elle
porte dans son cœur.
M.L. : Aujourd'hui,
20 février 1997, j'ai passé quelques heures en ta compagnie Sara, et j'ai
voulu savoir après soixante ans de lutte ce que pouvait encore signifier
pour toi être féministe et anarchiste.
S.B. : D'abord, je ne suis pas anarchiste, car être anarchiste c'est beaucoup
plus que ce que je suis parvenue à être et ne dis pas que je suis féministe,
car je ne le suis pas, je suis une militante libertaire féminine, je ne
suis pas pour la domination des femmes sur les hommes. Féministe, c'est
comme machiste mais au féminin. Je me suis toujours battue avec des homme,
pas contre eux, mais contre l'oppression. Mon combat va bien au-delà,
i l concerne également les hommes. Les deux sexes doivent conquérir la
liberté de paire. Non, non je ne suis pas féministe, je suis femme. La
liberté de la femme est la condition de la liberté de l'homme et vice
versa. La liberté comme nous l'entendons nous, libertaires. Elle ne vise
pas à remplacer des hommes par des femmes dans la hiérarchie de l'exploitation
mais à supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme, qu'il soit mâle
ou femelles. Ce n'est qu'ensemble et pas opposés les uns aux autres que
nous y parviendrons. C'est en cela que nous nous distinguons de celles
qui se réclament du féminisme et qui ne remettent pas en question les
fondements de cette société.
M.L. : Mais, Mujeres
Libres, c'est une association de femmes
S.B. : Oui, bien sûr, une association féminine. Il ne fallait pas attendre
des hommes qu'ils se préoccupent de l'aliénation spécifique que subissaient
les femmes et qu'ils favorisent leur émancipation. Nous ne pouvions compter
que sur nous-mêmes. Qui se sent opprimé doit arracher sa liberté, et la
femme se sentait opprimée à plusieurs titres, parce qu'elle était membre
d'une société fondée sur l'exploitation, mais aussi parce qu'elle était
femme. On entendait des phrases comme "las mujeres a fregar los platos"
(les femmes à la vaisselle) même parfois de la part de certains militants
libertaires qui n'avaient pas compris que l'émancipation des deux sexes
devait aller de paire
M.L. : L'exploitation
des femmes devait sembler à tes compagnons un problème qui se réglerait
de lui-même lorsque la société libertaire fonctionnerait ?
S.B. : Et nous, les femmes, nous avions, globalement, un temps de retard
pour arriver à une conscience sociale égale à celle des hommes Les choses
ne changent pas du jour au lendemain, parce qu'on le décrète ou seulement
parce qu'on le souhaite très fort. Nous voulions tout de suite conquérir
l'égalité, il fallait mettre les bouchées doublés. Il nous a donc fallu
nous organiser en groupes féminins pour aider à l'émancipation de la femme
au sein même du mouvement libertaire et en son nom. Nous nous sommes toujours
revendiquées féminines et non féministes mot qui avait pour nous une connotation
autoritaire, pas libertaire. Nous étions organises pour venir en aide
à nos compagnes, par l'alphabétisation (peu de femmes savaient lire, s'exprimer
par écrit ou oralement), pour les éveiller à la prise de conscience et
leur donner les moyens d'exprimer l'oppression qu'elles subissaient. Ne
pas avoir les mots justes pour dire ce que l'on a dire est un lourd handicap,
une faiblesse qui mettait les femmes dans une condition d'infériorité.
Nous avons tout de suite mis en route des cours du soir, dans les athénées,
des conférences où les femmes venaient nombreuses s'abreuver des paroles
de celles qui avaient pris conscience avant elles du rôle social qu'elles
pouvaient jouer. N'oublie pas que nous étions non seulement en période
révolutionnaire mais aussi en guerre. Certaines avaient choisi de partir
au front, auprès des hommes, beaucoup y ont laissé leur vie, d'autres,
les plus nombreuses, ont remplacé les hommes dans les travaux de la terre
ou de l'industrie pour lesquels elles n'avaient aucune compétence auparavant,
puisqu'elles étaient reléguées aux travaux ménagers, chez elles, ou d'exécution,
dans l'industrie. Les femmes ont dù se former, s'instruire rapidement,
pour continuer à faire fonctionner l'économie, qui souvent était collectivisée.
Ce sont en majorité des femmes qui ont organisé la production, les cantines,
les garderies pour les enfants et, lors de l'exode, leur protection. Nous
participions aux secours aux blessés, nous soutenions les combattants
du front, travaillions à les nourrir, les vêtir.
Femmes libres
! Leur album photo
M.L. : Toi, Sara, en
tant que femme militante, comment as-tu senti que les hommes te considéraient
?
S.B. : Les militants ? Comme une personne à part entière ; que ce soit
au Comité national où j'étais secrétaire, ou après, en exil, j'étais un
individu comme les autres, le sexe importait peu. J'étais une militante
parmi les militants, une de plus, équivalente.
M.L. : Pourtant tu
as ressenti le besoin de t'investir auprès des femmes de Mujeres Libres,
qui est une organisation spécifiquement féminine et tu continues.
S.B. : J'ai milité aussi à Mujeres Libres, en même temps que dans des
groupes mixtes. Comme je te l'ai déjà dit, l'émancipation des femmes ne
pouvait venir que de femmes plus conscientes que les autres du rôle social
que la femme devait avoir, la parole féminine avait plus de poids auprès
des femmes que celle des hommes, c'était une réalité que nous ne pouvions
nier du jour au lendemain, elle devrait disparaître dans une société libertaire.
Mais la société libertaire était en création. Le machisme de la société
espagnole dans lequel bous baignions, et qui, n'est pas tout à
fait mort, avait contaminé tous les hommes, plus ou moins consciemment,
nous sentions que seules des femmes pouvaient s'occuper de cela : mettre
la femme au même niveau d'instruction et de formation professionnelle
que l'homme ; l'aider à se libérer des tabous religieux et familiaux qui
la maintenaient dans la résignation, l'aider à s'épanouir sur tous les
plans (sexuel, artistique, scientifique. Non, nous ne pouvions réellement
pas compter sur les hommes pour cela, fussent-ils libertaires. Il fallait
que les femmes s'entraident d'abord. Et tout de suite, pas demain, ce
monde nouveau, nous devions le construire ensemble, de pair.
Affiches du groupe
Mujeres Libres
M.L. : Parle-moi de
ton combat ?
S.B. : Mon combat.
Il a d'abord consisté en la prise de conscience de ma propre exploitation
en tant que femme : je n'étais qu'une ouvrière sans qualification, je
sentais bien que j'étais révoltée contre la domination des hommes, des
patrons qui m'exploitaient, mais je n'avais pas d'argumentation solide,
je l'ai trouvée auprès des compagnons libertaires (femmes et hommes) que
j'ai côtoyés dès les premiers jours de la révolution. Je voulais être
utile à la révolution et je ne savais pas faire grand-chose. Mais j'avais
une immense faim d'apprendre. J'ai commencé par me former, par m'instruire,
et dès que j'en savais un peu plus, j'en faisais profiter celles qui en
savaient un peu moins.
C'était une période de grand enthousiasme, de solidarité. Nous nous sentions
très fortes, nous aurions soulevé des montagnes. Et en fait, nous en avons
soulevé. En quelques mois, tout ce qu'après les femmes ont mis des dizaines
d'années à obtenir en Europe, nous l'avons mis en place : l'avortement
libre, la procréation consciente, la liberté sexuelle de la femme, l'union
libre, l'égalité des salaires, tout allait très vite dans l'enthousiasme
révolutionnaire.
Ce qui me paraît le mieux caractériser note combat pendant ces trois années
de révolution et de guerre est que nous avons donné avec joie, sans compter,
notre temps, notre énergie. Chacune avait un travail de huit heures, et
nous trouvions quand même le temps de nous instruire, d'enseigner aux
autres, de militer, et tant d'autres choses. Il restait peu de temps pour
se reposer ou pour s'intéresser à soi. Nous pensions tellement que ce
monde nouveau, qui était notre Œuvre, allait durer. Il y a eu beaucoup
de femmes formidable !
Un magnifique enthousiasme joyeux nous portait, nous n'avions pas peur,
malgré les bombes, nous avions à faire, à faire. Cela seul comptait. Et
tout cela a sombré dans l'oubli pendant longtemps.
On a oublié ce que votre génération a redécouvert dans les années 70,
que vous avez arraché au pouvoir par vos luttes. La contraception, l'avortement,
l'égalité des sexes. Nous avions obtenu tout cela en 1936 en Espagne.
Quarante ans de fascisme l'avait enterré.
M.L. : Après l'exode,
il y a eu un grand silence de Mujeres Libres.
S.B. : Oui, trop long silence. Beaucoup de nos compagnes ont été fusillées
par Franco, d'autres se sont éparpillées à travers le monde. Un bulletin
de Mujeres Libres est réapparue à Londres en 1962, j'en ai pris connaissance
en 1963 et j'y ai collaboré jusqu'en 1976 où les compagnes d'Espagne ont
pris le relais.
M.L. : Et maintenant
Sara ?
S.B. : Maintenant, avec ce qui me reste de forces, je travaille à rassembler
les témoignages des compagnes qui sont encore en vie pour reconstruire
notre mémoire, pour vous, les jeunes, qui continuez ce que nous avons
commencé il y a bien longtemps. Car il y a encore à faire pour l'émancipation
de la femme en particulier, et pour celle de l'être humain en général.
M..L. : Soixante ans
après, votre lutte vient enfin la connaissance du public, grâce au cinéma,
Land and Freedom de Ken Loach et Libertarias de Vicente Aranda, grâce
à la presse aussi, votre combat est enfin divulgué par les médias.
S.B. : Pour nous, c'est un peu tard. Mais c'est quand même bien, ces fictions
traduisent bien ce qu'a étéla femme libertaire en Espagne, cette solidarité,
cet enthousiasme, ce courage, cette intelligence du cœur et de l'esprit.
c'était bien ainsi qu'étaient mes compagnes. M.L. :
Et en conclusion, Sara,
femme libre ?
S.B. : Se sentir libre n'est pas suffisant, il faut toujours lutter pour
que toutes les femmes le deviennent, pour que cet idéal qui m'a fait vivre
et que je porte toujours dans mon cœur voie le jour.
Pendant notre entretien, Sara
a oublié son cœur malade, les rides de son visage se sont estompées pour
laisser toute la place à son regard qui réchaufferait la plus désespérée
des militantes. Merci Sara pour toute la chaleur que tu nous communiques,
pour cet enthousiasme que tu sais si bien rallumer dans nos cœurs.
Jacinte Rausa
Affiche du groupe
"Femmes libres" sur l'enseignement.
Autres
articles :
1936,
à la veille de la révolution ;
l'autogestion et l'oeuvre constructive
des anarchistes :
La
CNT et l'éducation ; Amposta
village collectivisé (Catalogne)
Les collectivisations
en Espagne (A. Souchy) ; Calenda
: le communisme libertaire en Aragon ;
les coopératives
dans les collectivités libertaires en Aragon 1936 1939 ;
Gaston Leval et l'Espagne libertaire ; Principes
et enseignements des collectivisations (G. Leval)
Les industies
collectivisées (Vernon Richard) ;
Pourquoi les taxis
de Barcelonne sont-ils rouges & noirs ? ;
Portraits
de femmes anarchistes ; Femmes
dans la guerre et dans la révolution ;
Les FIJL (Fédération
ibérique des jeunesses libertaires) ; Buenaventura
Durruti ;
1936/19..,
Estampe de la révolution Espagnole (témoignage d'une
femme dans la tourmente révolutionnaire).
Cinéaste
militant sur le front d'Aragon interview d'Adrien Porchet ;
l'industrie du
spectacle socialisée à Barcelone (témoignage
de L. Mercier Véga) ;
1936-1939,
cinéma guerre et révolution en Espagne : Ni Hollywood !
Ni Moscou !
le Syndicat des dessinateurs profesionnels de Barcelone (SDP UGT) ;
Guerre ou Révolution
en Espagne 1936 - 1939
?
18
et 19 juillet 1936, riposte ouvrière face au coup d'Etat fasciste
à Barcelone (racontée par Abel Paz) ;
Le 19 juillet
1936 dans les Asturies ; La
défense de Madrid (vue par Cipriano Méra) ;
Mai 37 : la contre révolution
stalinienne ; la
Tchéka en Espagne ; les
fossoyeurs de la révolution ? ;
les milices anarcho-syndicalistes,
la militarisation et la discipline ;
la Colonne Durruti
; Ortiz un général
sans Dieu, sans Maître ;
Structure et organisation
de la Colonne de Fer (Columna de hierro) ;
Le Plénum
des colonnes confédérales et anarchistes Février
1937 ;
A propos du film de
Ken Loach "Land et Freedom" ; 1937,
les crimes staliniens en Aragon (Gaston Leval) ;
Lettre ouverte
à la Camarade Frederica Montseny (C. Berneri) ;
Actions, contre la prostitution, menées par les groupes Mujeres Libres ;
A
lire :
l'Espagne Libertaire de Gaston Leval
(Editions du Monde Libertaire)
; L'espagne libertaire (Revue
La Rue N° 37) ; Hommage
à la Catalogne
(G. Orwell) ; Collectivité
à Calenda (Editions
de la CNT) ; Autogestion
et Anarchosyndicalisme (F.
Mintz) ; Bonaventura Durruti
(Abel Paz)
; Enseignements de la révolution espagnole (Vernon
Richard) ; Mujeres Libres
(Editions du Monde libertaire)
;
Le communisme libertaire (Isaac Puente) ;
Espagne 36. Les affiches des combattant-e-s de la Liberté ! (co-édition Libertaires et Monde Libertaire)
A
Voir :
Ortiz un général
sans dieu ni maître (Vidéo) ; Un autre futur de Richard Prost
(en quatre parties) ;
DE toda la vida ;
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