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Antécédents :
Depuis notre plus jeune âge, nous souffrions en regardant les visages,
prématurément vieillis des femmes de notre peuple. La rébellion
naissante, mais profondément justifiée, nous poussait à
rechercher la cause de ces rides profondes qui marquaient les fronts mais
bien souvent les joues.
Déjà, nous séparions les femmes en classes sociales,
nonobstant, nous découvrions, sauf en de rares exceptions, une
condition commune à toutes l'ignorance et l'esclavage.
L'ignorance se couvrait dans les classes privilégiées d'un
vernis de connaissances superflues. On y dissimulait l'esclavage sous
un sourire de condescendance on une révérence galante. Parfois,
cet esclavage-là nous paraissait plus triste, il n'attaquait pas
directement la chair mais étouffait l'esprit dans de fausses louanges.
C'est ainsi que nous nous prîmes à rêver d'émancipation
féminine.
Nous avons connu diverses organisations nées autour de ce rêve.
Les unes ont prétendu établir une compétition stupide
quant à l'attribution des capacités intellectuelles ou physiques
entre les deux sexes. D'autres, s'accrochant au sens traditionnel de la
féminité, prétendaient que l'émancipation
féminine se trouvait dans le renforcement de ce sens traditionnel
et centrait toute la vie et tout le droit de la femme autour de la maternité,
élevant cette fonction animale jusqu'à des sommets de sublimation
incompréhensibles.
Aucune ne nous satisfit. La
plus en avance visait le droit politique, suivant à dessein le
mauvais chemin qui mérite bien de s'appeler masculin, En suivant
ces sentiers rebattus, on prétendait enfermer la femme dans les
mêmes cases qui emprisonnaient les hommes depuis des siècles.
En prônant leur émancipation, elles ne trouvaient pas d'autre
chemin que celui de l'esclavage avec des conceptions identiques à
celles qui avaient creusé, depuis des siècles, le sillon
de l'esclavage masculin et donc, de l'esclavage de l'humanité tout
entière.
Nous avons décidé
d'ouvrir de nouvelles voies conformes au droit immanent à tout
individu. Rompre avec tous les traditionalismes, exalter les valeurs propres
à la femme, cultiver ce qui, dans l'esprit et le tempérament,
la différencie de l'autre sexe, extraire d'elle cette individualité
très particulière destinée à être le
complément nécessaire pour l'édification du monde
futur.
Nous étions un
nombre réduit de compagnes.
Militantes dans le camp anarchiste, nous prétendions porter sur
nos épaules cette gigantesque entreprise mais nous n'avions pas
l'audace de vouloir la mener à bout. Ce début nous paraissait
déjà un pas de géant sur la voie de réalisations
que d'autres pourraient prendre en charge, d'autres plus fortes ou plus
compétentes que nous.Nous comprîmes que pour développer
nos plans, le plus urgent était d'avoir un organe de propagande
qui systématiserait, autant que possible, la divulgation de nos
idées.
Au mois de mai 1936, naquit
la revue Mujeres Libres. Le choix de ces deux mots n'était
pas un pur hasard. Nous voulions donner au mot " mujeres " (femmes)
un contenu maintes fois nié. En l'associant à l'adjectif
" libres " nous nous définissions comme absolument indépendantes
de toute secte ou groupe politique, cherchant la revendication d'un concept
- mujer libre (femme libre) - qui jusqu'à présent était
connoté d'interprétations équivoques qui rabaissaient
la condition de la femme en même temps qu'elles prostituaient le
concept de liberté, comme si les deux termes étaient incompatibles.
Nos intentions se virent couronner du meilleur succès. La revue
réveilla un intérêt dans le monde féminin et
nos idées furent accueillies comme l'unique espoir de salut pour
des milliers de femmes.
l'album des miliciennes
Comment naquit Mujeres
Libres. Ses caractéristiques
Nous commençâmes à prévoir le deuxième
volet de notre projet. Une compagne du groupe se chargea d'une tournée
de conférences qui se déroulèrent dans plusieurs
athénées libertaires, et alors que nous annoncions la création
de groupes culturels qui devaient être le fondement de l'action
future, le soulèvement militaire qui plongea l'Espagne dans une
lutte sans quartier, fit irruption.
On aurait pu croire que cet événement allait ruiner tous
nos plans quand, au contraire -mais par des chemins différents-
il donnait une impulsion plus forte à notre action et plus favorable
à notre propagande.
C'était inouï, la guerre lançait les femmes dans la
rue. Les conditions uniques, sans précédent, dans lesquelles
le mouvement eut lieu, arrachaient les hommes du foyer, salis laisser
le temps de les retenir au jeu d'un sentimentalisme désormais dépassé.
L'effondrement de tous les ressorts de l'État, de tous les subterfuges
de l'autorité, laissait les femmes livrées à leurs
propres forces et contraintes à résoudre elles-mêmes
le problème gigantesque de leur propre existence.
Un individu, ces jours-là,
était comme un bouchon flottant sur les vagues de la mer sociale
déchaînée, exposé à tout moment à
être avalé par la tourmente. Il se formait précipitamment
des agrégats humains et des collectivités. La sauvegarde
de l'intérêt individuel dépendait de la sauvegarde
l'intérêt collectif. Les femmes n'hésitèrent
pas un instant à suivre ce chemin : ce que ne faisait pas la conscience,
l'intuition le faisait. Le problème social arrivait à elles
par le biais du problème individuel, face à face, en pleine
rue, les murs de contention de l'antique foyer enfin rompus.
Instantanément, deux
vertus immanentes à la femme, qu'elle ignorait sous sa forme sociale,
se développèrent : la solidarité et l'émulation.
Bientôt nous commençâmes à extraire de ces nouvelles
conditions toits les avantages qui favorisaient notre objectif. En accord
avec elles, nous entamâmes un nouveau plan d'action. Il devait en
même temps apporter de l'aide à l'antifascisme et à
la cause de l'émancipation féminine, partie intégrante
de la Révolution.
C'est ainsi que naquit Mujeres Libres.
Sa caractéristique
la plus intéressante est celle des Sections de Travail. En un mois,
nous atteignîmes le chiffre de trois milllle affiliées. Mais
disons en quoi consistent ces sections.
Nous avons regroupé les femmes selon trois critères : leurs
connaissances, leurs aptitudes ou leur vocation, le premier critère
étant souvent absent. Elles forment des sections en relation avec
les activités sociales liées à la guerre ou plus
nécessaires pour le déroulement normal de la vie à
l'arrière, comme : les Transports, la Santé, la Métallurgie,
le Commerce et les Bureaux, l'Habillement, les Services Publics et la
Brigade mobile.
Les noms de chaque section
disent clairement l'activité qu'elles embrassent. Seule la Brigade
mobile est formée des compagnes qui n'ont pas su expliciter leurs
préférences pour une tâche et qui se sont regroupées
sous cette dénomination, disposées à répondre
aux besoins de n'importe quelle activité non prévue par
nos sections.
Nous avons créé ces groupes avec l'approbation directe de
la CNT, en qui nous avons trouvé, à la Fédération
Locale de Madrid, un appui ferme et efficace. Ces groupes ont un caractère
prévisionnel et se préparent en se formant professionnellement,
en attendant qu'arrive l'heure -puisse-t-elle ne jamais arriver !- où
la guerre, appelant au front les bras masculins, rendra leur concours
nécessaire sur les lieux de travail.
Pour faire partie de nos sections
il faut être bénévole et solidaire de la cause antifasciste.
Nous ne cacherons pas, qu'au début, nous avons dû nous défendre
péniblement des interprétations tordues que les uns ou les
autres donnaient de notre labeur. D'aucuns soutenaient que nous voulions
créer un organisme syndical féminin pour établir
des revendications échevelées, d'autres confondaient notre
Groupe avec une simple Agence pour l'Emploi chargée de résoudre
exclusivement les problèmes économiques des femmes.
Rien ne nous a fait hésiter, rien ne nous a fait dévier
de nos objectifs. Parfois, nous butions contre la résistance passive
de secteurs, comme les Trams et le Métro. Peu importe, nous insistions.
Rien ne fera diminuer notre détermination.
Actuellement, notre Groupe a sa personnalité bien définie
et elle compte sur un respectable noyau de compagnes qui, autour le notre
travail, se sont forgé une conscience révolutionnaire et
agissent avec un haut degré de responsabilité.
Campagne contre
la prostitution du groupe Mujeres Libres.
En plein travail
Les Sections étant
constituées, quelques-unes unes ont commencé à recevoir
leur instruction professionnelle, d'autres, bientôt la recevront.
Entre les premières, se distinguent les Transports, et c'est une
satisfaction de constater l'intérêt et l'enthousiasme que
le syndicat unique de cette industrie a mis à soutenir notre idée.
Dans le syndicat lui-même, sous la responsabilité des compagnons
Esteban Ventura, José Garrido et Claudio Montilla, fonctionne une
école théorique et pratique d'automobiles. Quarante jeunes
femmes y reçoivent la formation et je ne sais qu'admirer le plus,
si c'est l'attention passionnée des élèves ou l'intérêt
qu'y portent les enseignants. Le Syndicat des Transports a montré
en cela une vision claire de la situation. L'activité révolutionnaire
des syndicats offre différents aspects, mais il se peut que l'on
puisse citer entre les plus éminentes, cette activité particulière
du syndicat des Transports, dont certains refuseront peut-être de
reconnaître l'importance. Dans quelques jours commenceront aussi
les cours pratiques pour les compagnes de la Section Santé aidées
également par le syndicat de ce secteur.
Par des démarches directes
du Groupe, un grand nombre de compagnes travaille déjà pour
la cause antifasciste, les unes sur des postes rétribués,
d'autres généreusement comme bénévoles.
Il est particulièrement émouvant de constater l'abîme
que les femmes elles-mêmes ont ouvert entre leur vie d'hier et celle
d'aujourd'hui. De constater avec quelle ardeur elles se donnent à
la cause commune, quels désirs de se surpasser s'allument en elles
chaque jour. Quelles énergiques protestations avons-nous entendu
s'élever devant les décisions d'évacuation des femmes
!
C'est normal, les organismes officiels, habitués à un déroulement
mécanique ne peuvent pas tenir compte des profondes transformations
psychologiques qui s'opèrent au sein des individus. S'en tenant
au vieux concept de la galanterie protectionniste, s'arrêtant à
la traditionnelle faiblesse féminine, ils prétendent éloigner
la femme des zones dangereuses alors qu'elle a elle-même conquis
l'honneur d'être en première ligne. Et la femme madrilène,
qui a même su prendre sa place dans les tranchées, mérite
moins que toute autre cette humiliation.
Que l'on procure toute sorte
de facilités à celles qui veulent s'éloigner de Madrid,
niais que l'on n'oblige pas celles qui, avec les mêmes droits que
les hommes, veulent dédier leur vie à l'écrasement
du fascisme et à l'édification révolutionnaire.
Nous avons dépassé
involontairement l'objet de ce travail...
Nous donnerons sommairement quelques nouvelles de notre Groupe. À
sa tête est un comité responsable de trois compagnes se charge
de l'administration et des questions de conseil, culture et propagande.
Sous son contrôle, fonctionnent des sous-comités dont les
compétences exclusives sont les suivantes : le travail, la solidarité
en faveur de Mujeres Libres, et le soutien moral au front. Des précisions
pour ces deux derniers sous-comités, le premier étant éloquent
:
Notre groupe n'a aucun apport financier régulier. Il ne peut demander
de contribution monétaire aux compagnes qui offrent leurs bras
généreusement, alors que parfois elles n'ont même
pas de quoi assurer leur subsistance. La commission Solidarité
se charge de négocier auprès des syndicats, athénées,
et autres, des dons ou subventions pour permettre le développement
de notre Groupe. La Commission de Soutien Moral, nouvellement créée,
tente d'acquérir par les mêmes moyens les articles qui adoucissent
les peines de nos combattants et qu'elle se propose de collecter, par
les actions adéquates, et de distribuer elle-même sur les
fronts.
Voici les principales caractéristiques
de notre Groupe.
Les projets de plus ample envergure comme les groupes culturels et les
liberatorios de la prostitution, dont nous ne vous parlerons pas ici pour
ne pas rallonger l'article, sont restés relégués,
à cause de la guerre, sur un second plan. Nous espérons
que les circonstances nous permettront de les développer bientôt.
Nous ne voulons pas finir sans souligner ici, une fois de plus, l'aide
généreuse que nous avons rencontrée dans tous les
éléments de la CNT.
Lucia
Sanchez Saornil. Secrétaire du Groupe Mujeres Libres
CNT numéro 531, Madrid, 30 janvier 1937.
( Document fournit
par Antonia Fontanillas)
Extraits du livre : Mujeres Libres (Editions du Monde Libertaire)
Lucia Sanchez Saornil
naquit à
Madrid le 13 décembre 1895,
elle mourut le 2 juin 1970 à Valencia, où elle vécut
dans la clandestinité très longtemps.
Autres
articles :
1936,
à la veille de la révolution ;
Buenaventura
Durruti ;
l'autogestion et l'oeuvre constructive
des anarchistes :
Actions, contre la prostitution, menées par les groupes Mujeres Libres ;
La
CNT et l'éducation ; Amposta
village collectivisé (Catalogne)
Les collectivisations
en Espagne (A. Souchy) ; Calenda
: le communisme libertaire en Aragon ;
les coopératives
dans les collectivités libertaires en Aragon 1936 1939 ;
Gaston Leval et l'Espagne libertaire ; Principes
et enseignements des collectivisations (G. Leval)
Les industies
collectivisées (Vernon Richard) ;
Pourquoi les taxis
de Barcelonne sont-ils rouges & noirs ? ;
Mujeres
libres ; Portraits
de femmes anarchistes ; Les
FIJL (Fédération ibérique des jeunesses libertaires)
;
1936/19..,
Estampe de la révolution Espagnole (témoignage d'une
femme dans la tourmente révolutionnaire).
Cinéaste
militant sur le front d'Aragon interview d'Adrien Porchet ;
l'industrie du
spectacle socialisée à Barcelone (témoignage
de L. Mercier Véga) ;
1936-1939,
cinéma guerre et révolution en Espagne : Ni Hollywood !
Ni Moscou !
le Syndicat des dessinateurs profesionnels de Barcelone (SDP UGT) ;
Guerre ou Révolution
en Espagne 1936 - 1939
?
18
et 19 juillet 1936, riposte ouvrière face au coup d'Etat fasciste
à Barcelone (racontée par Abel Paz) ;
Le 19 juillet
1936 dans les Asturies ; La
défense de Madrid (vue par Cipriano Méra) ;
Mai 37 : la contre révolution
stalinienne ; la
Tchéka en Espagne ; les
fossoyeurs de la révolution ? ;
les milices anarcho-syndicalistes,
la militarisation et la discipline ;
la Colonne Durruti
; Ortiz un général
sans Dieu, sans Maître ;
Structure et organisation
de la Colonne de Fer (Columna de hierro) ;
Le Plénum
des colonnes confédérales et anarchistes Février
1937 ;
A propos du film de
Ken Loach "Land et Freedom" ; 1937,
les crimes staliniens en Aragon (Gaston Leval) ;
Lettre ouverte
à la Camarade Frederica Montseny (C. Berneri) ;
A
lire :
l'Espagne Libertaire de Gaston Leval
(Editions du Monde Libertaire)
; L'espagne libertaire (Revue
La Rue N° 37) ; Hommage
à la Catalogne
(G. Orwell) ; Collectivité
à Calenda (Editions
de la CNT) ; Autogestion
et Anarchosyndicalisme (F.
Mintz) ; Bonaventura Durruti
(Abel Paz)
; Enseignements de la révolution espagnole (Vernon
Richard) ; Mujeres Libres
(Edition du Monde libertaire)
; Sara Berenguer & Pepita Carmena (Edition
graine d'ananar) ; Le
communisme libertaire (Isaac Puente) ; Ils ont osé (Ed
du Monde libertaire) ;
Espagne 36. Les affiches des combattant-e-s de la Liberté ! (co-édition Libertaires et Monde Libertaire)
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