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Mai / juin 1936 : Témoignage d'un gréviste
Après la victoire du Front populaire : le " troisième tour social " ; Dans ma boîte, confronté aux tracasseries du " singe " ;

La vague de grèves qui déferla sur la France en 1936 est sans doute la plus importante, la plus marquante qu'ai connu le pays.
L'événement de portée nationale qu'elle constitua était inattendu chez les militants ouvriers -anarchistes ou non- déjà sur la brèche, tout comme chez ceux seulement potentiels, non encore déclarés. Les uns comme les autres étaient loin de pressentir ce qui les attendait. Il s'annonça -le fait est connu- par une grève surprise aux usines Renault, avec occupation des locaux par les salariés, ce qui n'était pas coutumier, mais de toute évidence un moyen efficace de faire pression sur l'employeur et d'obtenir le plus possible.
Dès que, par la presse et la radio (la télé n'était pas encore là), la nouvelle fut connue, chacun, de quelque bord qu'il fût, s'interrogea sur qui pouvait bien en être l'instigateur : la CGT, qui achevait sa réunification, une formation politique ?
Il fut question du Parti communiste, qui pouvait agir en ce sens pour mettre dans l'embarras le Parti socialiste, grand vainqueur des élections législatives qui venaient d'avoir lieu, mais cela n'a jamais été élucidé. Toujours est-il que l'exemple ayant été suivi, le mouvement, parti de la région parisienne, s'étendit, bien que de façon inégale selon les régions, à presque tout le pays.

Les grévistes " occupants " se comptant bientôt par millions, les organisations syndicales se virent rapidement débordées : les grèves démarrant sans avoir été précédées de contacts avec celles-ci, leurs militants n'eurent pas à intervenir pour inciter à l'action (puisqu'elle était déjà effective), mais simplement pour faciliter son ordonnancement dans le sens le plus favorable à l'obtention d'un maximum de résultats, en profitant d'un climat social éminemment propice, mais pou-vant très bien ne pas durer, les revendications, soit dit en passant -à part celles portant sur les salaires-, ne péchant pas par excès de précisions (beaucoup de flou dans beaucoup d'enthousiasme).
C'est alors que, dans le feu de l'action, émergea d'une multitude en effervescence une moisson de militants ouvriers ignorés la veille, qui étonnèrent tout le monde par leurs facultés d'improvisation, leur facilité d'adaptation aux nécessités, pour eux toutes nouvelles, auxquelles rien ni personne ne les avait préparés. L'arrivée et les comportements de ces nouveaux venus dans l'action ouvrière venaient confirmer qu'à l'occasion la "spontanéité et l'initiative populaires" peuvent être une réalité vivante et féconde, faisant bon marché des flatteries, des recommandations et des conseils intéressés d'une gent politicienne toujours à l'affût de ce qui peut faciliter son emprise sur les foules.

Et l'une des caractéristique intéressantes des grèves de juin 36 est bien de n'avoir été précédées d'aucun "mot d'ordre" de confédérations syndicales, ni de palabres avec le patronat et autres autorités constituées, pas plus qu'elles n'ont été la résultante d'une quelconque campagne de presse tendant à les provoquer. Que s'était-il donc passé pour que les salariés soient subitement devenus si éveillés et audacieux ?
Y aurait-il eu de leur part velléité révolutionnaire lorsqu'en grève ils occupaient jour et nuit les locaux, s'improvisant ainsi gardiens provisoires de l'outil de travail, des moyens de production ?
Certes non, mis à part un quarteron de " révolutionnaires " maladivement raisonneux et doctrinaires incurables. La France de juin 1936 ne se disait pas, n'était pas, plus révolutionnaire que ne le fut celle de 1944-1945, ou de Mai 68 (bien qu'en Mai 68 des "analystes" visionnaires et hautement intellectuels tentaient de nous démontrer que le Grand soir était arrivé).

Après la victoire du Front populaire : le "troisième tour social "

Avant juin 1936, après la grande crise économique dite des années 30, mais qui remontait à 1928-1929 et le chômage qu'elle engendra, après un grignotage certain des libertés publiques, face surtout à des menaces réelles d'instauration du fascisme depuis 1934 (émeutes de février) et une montée de l'arrogante organisation paramilitaire et fasciste des Croix de Feu, sous la conduite du colonel de la Rocque, les formations politiques de gauche constituèrent avec l'appui des syndicats réformistes le fameux " Front populaire " mais non sans penser aux élections législatives à venir.
Si bien qu'à celles-ci, la gauche (communistes compris) l'emporta haut la main et le Parti socialiste, qui n'en attendait pas tant, en sortit avec la représentation parlementaire la plus forte de la coalition. Aussitôt connus les résultats du scrutin, celui-ci, par la voix de son journal le Populaire -dont il sortit un numéro spécial largement diffusé en région parisienne-, revendiqua la constitution immédiate, sous son égide, d'un gouvernement de Front populaire ; lequel, sous la présidence de Léon Blum, fut rapidement constitué (sans participation des communistes).

Quel qu'ai pu être alors notre penchant à en sourire un peu, nous anarchistes (notre scepticisme à l'endroit d'un prétendu désintéressement et de la pureté d'intention des politiciens ayant la vie dure), il n'en demeure pas moins, à quoi bon nier les faits, que cette victoire électorale "populaire", la belle saison s'en faisant complice, avait fortement contribué à la naissance d'un climat social nouveau, quelque peu euphorique côté ouvrier.
L'heure était à la joie, l'espoir d'un mieux était dans l'air, et c'est dans cette ambiance par endroits survoltée que tout le monde apprit les premières grèves "sur le tas".
Compte tenu de cela et vu la rapidité avec laquelle le mouvement s'étendait, il apparut au patronat, tout comme aux responsables gouvernementaux, qu'il serait dangereux de tenter de le stopper en faisant évacuer par la force les entreprises occupées.
Le patronat, bien que soucieux pour ses privilèges et s'insurgeant violemment contre l'illégalité des occupations, fut plus effrayé que vraiment décidé à risquer le tout pour le tout. Dans le même temps, se déroulait dans la précipitation le processus d'installation du nouveau gouvernement. (Pour désigner cette période, on a parlé de "vacances de la légalité", ce qui n'était pas entièrement faux.) La précipitation fut telle que le gouvernement, formé en hâte, en présence d'une situation que d'aucuns considéraient comme explosive, fut amené avant même d'avoir eu le temps de se présenter devant les chambres (vu l'urgence qu'il y avait de remettre en route l'appareil de production et d'éviter une paralysie de l'économie) à provoquer une rencontre à l'échelle nationale entre les représentants ouvriers et patronaux, qui se tint le 7 juin à l'hôtel Matignon, avec pour objectif le règlement des conflits en cours et l'évacuation des entreprises par les salariés.

C'est alors que furent conclus les Accords Matignon, contenant entre autres clauses la reconnaissance du droit syndical, les congés payés et la semaine de 40 heures.
D'où il ressort que c'est bien hors de l'institution et des bavardages parlementaires et en bousculant les habitudes que, par leur action, les salariés arrachèrent les conquêtes fondamentales de juin 1936 ; le Parlement, réuni seulement plus tard, n'ayant fait, en votant les réformes sociales, qu'entériner ce qui n'était que droits acquis commençant à entrer dans les faits.

Mais, progressivement, après l'évacuation volontaire de la première vague de grévistes estimant avoir obtenu satisfaction, bon nombre d'employeurs se sentant plus rassurés, vint le moment où le patronat dans son ensemble s'étant ressaisi, usant adroitement d'une procédure d'expulsion des grévistes par voie de référé, suivi en cela par un pouvoir judiciaire lui demeurant solidaire, parvint à rendre périlleuses, voire même impossibles, les grèves avec occupation.
Les expulsions par la force, avec intervention de la gendarmerie mobile, se tardèrent pas à être envisagées et pratiquées. L'enthousiasme et bien des illusions s'évanouissaient. La revanche serait bientôt au rendez-vous. Les salariés après avoir remis sagement à leurs propriétaires légaux des biens qu'en quelque sorte ils n'avaient fait, en occupant les locaux, que mettre sous séquestre, l'Arbitrage obligatoire, corollaire (ou contre-partie) de la généralisation des conven-tions collectives étant institué, délégués du personnel et représentants syndicaux étaient couramment licenciés sous des prétextes inventés.
Et malgré les procédures engagées pour cause de rupture de contrat, il n'y eut que de très rares cas de réintégrations, l'arbitrage concluant presque invariablement par la légalité du licenciement (les vacances de la dite légalité appartenant bien, dès lors, au passé).

Dans ma boîte, confronté aux tracasseries du " singe "

En ce qui me concerne, travaillant dans une entreprise (disparue depuis plusieurs années), A. Baumann, fleurs naturelles, plantes, décoration, boulevard Montparnasse à Paris, où nous étions 125 salariés, le déclenchement des grèves me trouva plutôt désarmé car je me trouvais au milieu de gens apparemment peu disposés à l'action, même s'ils applaudissaient au mouvement amorcé et si l'esprit de revendication ne leur était pas étranger.
Dans les conversations entre nous des idées politiques s'affirmaient, sans plus.
Que je fus anarchiste, nul ne l'ignorait, même si je n'en faisais pas état en jouant les "anars" avec ostentation. Et pour ceux qui auraient pu en douter, la chose leur fut confirmée (on en plaisanta) par la publication dans la presse parisienne des listes des candidats à la députation (par arrondissement) dans l'une desquelles figurait mon nom comme "candidat abstentionniste".

Il s'agissait pour mon groupe anarchiste de bénéficier de l'usage gratuit des panneaux d'affichage auxquels donnait droit toute candidature régulièrement enregistrée. Ma profession n'avait pas, n'avait jamais eu de syndicat, pas plus à Paris qu'en province. Moi-même, je n'étais pas syndiqué, bien qu'au fait des questions syndicales (ce qui ne m'avait jamais poussé à me tourner vers la CGT-Syndicaliste révolutionnaire qui, à mon sens, s'accrochait à des formules dépassées pour un pays comme la France et n'était pas dans la course).

L'ambiance générale était telle qu'il me fut possible de convaincre trois de mes collègues de se joindre à moi pour tenter d'obtenir un arrêt complet de travail avec occupation, ce qu'ils firent par amitié et solidarité mais avec la conviction (en quoi ils se trompaient) que nous ne serions pas suivis.
Surtout, pensaient-ils, que la main d'œuvre étant répartie sur trois équipes se relayant (l'établissement étant ouvert 24 heures sur 24), il serait difficile d'obtenir la nécessaire convergence de vues au niveau de l'ensemble du personnel. N'entrons pas dans le détail, l'essentiel est de sa-voir que ça a marché et que c'est de cette grève qu'est née l'organisation syndicale de la profession, qui adhéra à la Fédération CGT des Employés, que le travail ne reprit qu'après satisfaction obtenue sur les revendications formulées, cela en l'absence de toute délégation ou représentation syndicale, ce qui n'avait rien d'exceptionnel. (Toutefois, au cours du conflit, pour que ne puisse être discutée mon " habilitation " à parler au nom du personnel, j'étais allé me faire délivrer une carte syndicale.)

La reprise du travail se fit sur la base d'accords contenant des avantages non prévus dans ceux de Matignon et les lois sociales qui suivirent (ce qui devint courant), lesquels, après d'autres péripéties, furent étendus nationalement à toute la profession par l'extension du champ d'application de la convention collective qui en résulta.
Mais tout cela n'empêcha pas que par la suite, comme dans maintes entreprises, l'ambiance se dégrada ; en rai-son aussi, côté ouvrier, d'une interprétation sou-vent superficielle et simpliste des droits nouvelle-ment acquis, concernant notamment les limites des prérogatives des délégués du personnel face à une autorité patronale qui n'avait pas été atteinte dans ses fondements légaux et qui, de plus en plus, prenait plaisir à en faire état, après des accrochages sérieux et répétés.

Au lendemain du renversement du gouvernement Blum, je reçus une lettre de licenciement avec mes indemnités de préavis, ce qui était pour l'employeur un moyen déguisé de m'interdire de remettre les pieds dans l'entreprise et de calmer les ardeurs de tout le personnel.
Avec l'accord de celui-ci, j'imposais ma présence sur les lieux, en continuant d'accomplir ma tâche quotidienne, comme si rien ne s'était passé. Et, un beau matin, tout le monde étant au travail (le patron présent), une escouade de policiers en uniforme, l'arme au poing, fit irruption dans l'entreprise, se dirigeant vers moi pour m'embarquer.
Les collègues -hommes et femmes- étaient consternés, mais rien ne permet d'affirmer -consternation n'étant pas synonyme de courage- qu'il y aurait eu grève si le scénario s'était déroulé comme prévu. Je fis remarquer au " supérieur ", commandant cette rocambolesque équipée, qu'en l'occurrence il s'agissait d'un conflit du travail, qu'aucune violence n'avait été exercée sur qui que ce soit, le calme le plus complet régnant dans l'entreprise, et qu'en conséquence, la police, en intervenant sans décision arbitrale ou de justice, se livrait à un abus de pouvoir un arbitrage étant en cours.

Finalement, ce respectable fonctionnaire, se tournant vers le patron, lui conseilla tout bonnement d'aller voir le commissaire de police, et repartit bredouille avec son commando.
Côté procédure pour réintégration, pas d'illusion à se faire : pas de rupture abusive de contrat, mais licenciement " normal " pour cause de " suppression d'emploi ". Le cas fut un des premiers du genre, mais devint vite, comme nous l'avons vu précédemment, une routine dans la technique patronale d'élimination des délégués dont il fallait se débarrasser.
Quoi qu'il en fut des déboires des années 1937-1938-1939, on peut cependant, avec ou malgré le recul du temps, dresser un bilan positif du mouvement des grèves de 1936 et de début 1937.
Par leur action, les salariés avaient obtenu en quelque mois (pour ne pas dire en quelques semaines) une augmentation générale des salaires, les congés payés, une notable réduction de la durée hebdomadaire du travail (qui de 48 heures était ramenée à 40 heures sans diminution du salaire payé), la généralisation des conventions collectives et leur extension à tout le territoire, avec application à tous les employeurs, qu'ils soient ou non syndiqués, la reconnaissance du droit syndical et des délégations du personnel dans toutes les entreprises ayant un certain nombre de salariés, la semaine de 40 heures de travail ré-parties sur cinq jours, avec deux jours consécutifs de repos, même pour des professions non industrielles, plus des avantages divers non prévus par la législation du travail mais stipulés dans les conven-tions collectives.

Plus que ce que des dizaines d'années d'une lutte opiniâtre menée par des pionniers ou autres obscurs du mouvement ouvrier n'avaient pu faire obtenir. Et, malgré la guerre de 1939-1945, l'occupation nazie et l'intermède pétainiste, les conquêtes sociales de 1936 n'ont pu être vraiment remises en cause une fois les hostilités terminées. On peut même dire, sans forcer la vérité, que c'est souvent en partant des acquis qu'elles constituaient que se sont faites de nouvelles avancées au contenu parfois discutable, mais ceci est une autre histoire…

HENRI BOUYÉ

Stand à la fête du Libertaire pendant le Front Populaire


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