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La vague de grèves qui déferla
sur la France en 1936 est sans doute la plus importante, la plus marquante
qu'ai connu le pays.
L'événement de portée nationale qu'elle constitua était inattendu chez
les militants ouvriers -anarchistes ou non- déjà sur la brèche, tout comme
chez ceux seulement potentiels, non encore déclarés. Les uns comme les
autres étaient loin de pressentir ce qui les attendait. Il s'annonça -le
fait est connu- par une grève surprise aux usines Renault, avec occupation
des locaux par les salariés, ce qui n'était pas coutumier, mais de toute
évidence un moyen efficace de faire pression sur l'employeur et d'obtenir
le plus possible.
Dès que, par la presse et la radio (la télé n'était pas encore là), la
nouvelle fut connue, chacun, de quelque bord qu'il fût, s'interrogea sur
qui pouvait bien en être l'instigateur : la CGT, qui achevait sa réunification,
une formation politique ?
Il fut question du Parti communiste, qui pouvait agir en ce sens pour
mettre dans l'embarras le Parti socialiste, grand vainqueur des élections
législatives qui venaient d'avoir lieu, mais cela n'a jamais été élucidé.
Toujours est-il que l'exemple ayant été suivi, le mouvement, parti de
la région parisienne, s'étendit, bien que de façon inégale selon les régions,
à presque tout le pays.
Les grévistes " occupants
" se comptant bientôt par millions, les organisations syndicales se virent
rapidement débordées : les grèves démarrant sans avoir été précédées de
contacts avec celles-ci, leurs militants n'eurent pas à intervenir pour
inciter à l'action (puisqu'elle était déjà effective), mais simplement
pour faciliter son ordonnancement dans le sens le plus favorable à l'obtention
d'un maximum de résultats, en profitant d'un climat social éminemment
propice, mais pou-vant très bien ne pas durer, les revendications, soit
dit en passant -à part celles portant sur les salaires-, ne péchant pas
par excès de précisions (beaucoup de flou dans beaucoup d'enthousiasme).
C'est alors que, dans le feu de l'action, émergea d'une multitude en effervescence
une moisson de militants ouvriers ignorés la veille, qui étonnèrent tout
le monde par leurs facultés d'improvisation, leur facilité d'adaptation
aux nécessités, pour eux toutes nouvelles, auxquelles rien ni personne
ne les avait préparés. L'arrivée et les comportements de ces nouveaux
venus dans l'action ouvrière venaient confirmer qu'à l'occasion la "spontanéité
et l'initiative populaires" peuvent être une réalité vivante et féconde,
faisant bon marché des flatteries, des recommandations et des conseils
intéressés d'une gent politicienne toujours à l'affût de ce qui peut faciliter
son emprise sur les foules.
Et l'une des caractéristique
intéressantes des grèves de juin 36 est bien de n'avoir été précédées
d'aucun "mot d'ordre" de confédérations syndicales, ni de palabres avec
le patronat et autres autorités constituées, pas plus qu'elles n'ont été
la résultante d'une quelconque campagne de presse tendant à les provoquer.
Que s'était-il donc passé pour que les salariés soient subitement devenus
si éveillés et audacieux ?
Y aurait-il eu de leur part velléité révolutionnaire lorsqu'en grève ils
occupaient jour et nuit les locaux, s'improvisant ainsi gardiens provisoires
de l'outil de travail, des moyens de production ?
Certes non, mis à part un quarteron de " révolutionnaires " maladivement
raisonneux et doctrinaires incurables. La France de juin 1936 ne se disait
pas, n'était pas, plus révolutionnaire que ne le fut celle de 1944-1945,
ou de Mai 68 (bien qu'en Mai 68 des "analystes" visionnaires et hautement
intellectuels tentaient de nous démontrer que le Grand soir était arrivé).
Après la victoire du
Front populaire : le "troisième tour social "
Avant juin 1936, après la
grande crise économique dite des années 30, mais qui remontait à 1928-1929
et le chômage qu'elle engendra, après un grignotage certain des libertés
publiques, face surtout à des menaces réelles d'instauration du fascisme
depuis 1934 (émeutes de février) et une montée de l'arrogante organisation
paramilitaire et fasciste des Croix de Feu, sous la conduite du colonel
de la Rocque, les formations politiques de gauche constituèrent avec l'appui
des syndicats réformistes le fameux " Front populaire " mais non sans
penser aux élections législatives à venir.
Si bien qu'à celles-ci, la gauche (communistes compris) l'emporta haut
la main et le Parti socialiste, qui n'en attendait pas tant, en sortit
avec la représentation parlementaire la plus forte de la coalition. Aussitôt
connus les résultats du scrutin, celui-ci, par la voix de son journal
le Populaire -dont il sortit un numéro spécial largement diffusé en région
parisienne-, revendiqua la constitution immédiate, sous son égide, d'un
gouvernement de Front populaire ; lequel, sous la présidence de Léon Blum,
fut rapidement constitué (sans participation des communistes).
Quel qu'ai pu être alors notre
penchant à en sourire un peu, nous anarchistes (notre scepticisme à l'endroit
d'un prétendu désintéressement et de la pureté d'intention des politiciens
ayant la vie dure), il n'en demeure pas moins, à quoi bon nier les faits,
que cette victoire électorale "populaire", la belle saison s'en faisant
complice, avait fortement contribué à la naissance d'un climat social
nouveau, quelque peu euphorique côté ouvrier.
L'heure était à la joie, l'espoir d'un mieux était dans l'air, et c'est
dans cette ambiance par endroits survoltée que tout le monde apprit les
premières grèves "sur le tas".
Compte tenu de cela et vu la rapidité avec laquelle le mouvement s'étendait,
il apparut au patronat, tout comme aux responsables gouvernementaux, qu'il
serait dangereux de tenter de le stopper en faisant évacuer par la force
les entreprises occupées.
Le patronat, bien que soucieux pour ses privilèges et s'insurgeant violemment
contre l'illégalité des occupations, fut plus effrayé que vraiment décidé
à risquer le tout pour le tout. Dans le même temps, se déroulait dans
la précipitation le processus d'installation du nouveau gouvernement.
(Pour désigner cette période, on a parlé de "vacances de la légalité",
ce qui n'était pas entièrement faux.) La précipitation fut telle que le
gouvernement, formé en hâte, en présence d'une situation que d'aucuns
considéraient comme explosive, fut amené avant même d'avoir eu le temps
de se présenter devant les chambres (vu l'urgence qu'il y avait de remettre
en route l'appareil de production et d'éviter une paralysie de l'économie)
à provoquer une rencontre à l'échelle nationale entre les représentants
ouvriers et patronaux, qui se tint le 7 juin à l'hôtel Matignon, avec
pour objectif le règlement des conflits en cours et l'évacuation des entreprises
par les salariés.
C'est alors que furent conclus
les Accords Matignon, contenant entre autres clauses la reconnaissance
du droit syndical, les congés payés et la semaine de 40 heures.
D'où il ressort que c'est bien hors de l'institution et des bavardages
parlementaires et en bousculant les habitudes que, par leur action, les
salariés arrachèrent les conquêtes fondamentales de juin 1936 ; le Parlement,
réuni seulement plus tard, n'ayant fait, en votant les réformes sociales,
qu'entériner ce qui n'était que droits acquis commençant à entrer dans
les faits.
Mais, progressivement, après
l'évacuation volontaire de la première vague de grévistes estimant avoir
obtenu satisfaction, bon nombre d'employeurs se sentant plus rassurés,
vint le moment où le patronat dans son ensemble s'étant ressaisi, usant
adroitement d'une procédure d'expulsion des grévistes par voie de référé,
suivi en cela par un pouvoir judiciaire lui demeurant solidaire, parvint
à rendre périlleuses, voire même impossibles, les grèves avec occupation.
Les expulsions par la force, avec intervention de la gendarmerie mobile,
se tardèrent pas à être envisagées et pratiquées. L'enthousiasme et bien
des illusions s'évanouissaient. La revanche serait bientôt au rendez-vous.
Les salariés après avoir remis sagement à leurs propriétaires légaux des
biens qu'en quelque sorte ils n'avaient fait, en occupant les locaux,
que mettre sous séquestre, l'Arbitrage obligatoire, corollaire (ou contre-partie)
de la généralisation des conven-tions collectives étant institué, délégués
du personnel et représentants syndicaux étaient couramment licenciés sous
des prétextes inventés.
Et malgré les procédures engagées pour cause de rupture de contrat, il
n'y eut que de très rares cas de réintégrations, l'arbitrage concluant
presque invariablement par la légalité du licenciement (les vacances de la dite légalité appartenant bien, dès lors, au passé).

Dans ma boîte, confronté
aux tracasseries du " singe "
En ce qui me concerne, travaillant
dans une entreprise (disparue depuis plusieurs années), A. Baumann, fleurs
naturelles, plantes, décoration, boulevard Montparnasse à Paris, où nous
étions 125 salariés, le déclenchement des grèves me trouva plutôt désarmé
car je me trouvais au milieu de gens apparemment peu disposés à l'action,
même s'ils applaudissaient au mouvement amorcé et si l'esprit de revendication
ne leur était pas étranger.
Dans les conversations entre nous des idées politiques s'affirmaient,
sans plus.
Que je fus anarchiste, nul ne l'ignorait, même si je n'en faisais pas
état en jouant les "anars" avec ostentation. Et pour ceux qui auraient
pu en douter, la chose leur fut confirmée (on en plaisanta) par la publication
dans la presse parisienne des listes des candidats à la députation (par
arrondissement) dans l'une desquelles figurait mon nom comme "candidat
abstentionniste".
Il s'agissait pour mon groupe
anarchiste de bénéficier de l'usage gratuit des panneaux d'affichage auxquels
donnait droit toute candidature régulièrement enregistrée. Ma profession
n'avait pas, n'avait jamais eu de syndicat, pas plus à Paris qu'en province.
Moi-même, je n'étais pas syndiqué, bien qu'au fait des questions syndicales
(ce qui ne m'avait jamais poussé à me tourner vers la CGT-Syndicaliste
révolutionnaire qui, à mon sens, s'accrochait à des formules dépassées
pour un pays comme la France et n'était pas dans la course).
L'ambiance générale était
telle qu'il me fut possible de convaincre trois de mes collègues de se
joindre à moi pour tenter d'obtenir un arrêt complet de travail avec occupation,
ce qu'ils firent par amitié et solidarité mais avec la conviction (en
quoi ils se trompaient) que nous ne serions pas suivis.
Surtout, pensaient-ils, que la main d'œuvre étant répartie sur trois équipes
se relayant (l'établissement étant ouvert 24 heures sur 24), il serait
difficile d'obtenir la nécessaire convergence de vues au niveau de l'ensemble
du personnel. N'entrons pas dans le détail, l'essentiel est de sa-voir
que ça a marché et que c'est de cette grève qu'est née l'organisation
syndicale de la profession, qui adhéra à la Fédération CGT des Employés,
que le travail ne reprit qu'après satisfaction obtenue sur les revendications
formulées, cela en l'absence de toute délégation ou représentation syndicale,
ce qui n'avait rien d'exceptionnel. (Toutefois, au cours du conflit, pour
que ne puisse être discutée mon " habilitation " à parler au nom du personnel,
j'étais allé me faire délivrer une carte syndicale.)
La reprise du travail se fit
sur la base d'accords contenant des avantages non prévus dans ceux de
Matignon et les lois sociales qui suivirent (ce qui devint courant), lesquels,
après d'autres péripéties, furent étendus nationalement à toute la profession
par l'extension du champ d'application de la convention collective qui
en résulta.
Mais tout cela n'empêcha pas que par la suite, comme dans maintes entreprises,
l'ambiance se dégrada ; en rai-son aussi, côté ouvrier, d'une interprétation
sou-vent superficielle et simpliste des droits nouvelle-ment acquis, concernant
notamment les limites des prérogatives des délégués du personnel face
à une autorité patronale qui n'avait pas été atteinte dans ses fondements
légaux et qui, de plus en plus, prenait plaisir à en faire état, après
des accrochages sérieux et répétés.
Au lendemain du renversement
du gouvernement Blum, je reçus une lettre de licenciement avec mes indemnités
de préavis, ce qui était pour l'employeur un moyen déguisé de m'interdire
de remettre les pieds dans l'entreprise et de calmer les ardeurs de tout
le personnel.
Avec l'accord de celui-ci, j'imposais ma présence sur les lieux, en continuant
d'accomplir ma tâche quotidienne, comme si rien ne s'était passé. Et,
un beau matin, tout le monde étant au travail (le patron présent), une
escouade de policiers en uniforme, l'arme au poing, fit irruption dans
l'entreprise, se dirigeant vers moi pour m'embarquer.
Les collègues -hommes et femmes- étaient consternés, mais rien ne permet
d'affirmer -consternation n'étant pas synonyme de courage- qu'il y aurait
eu grève si le scénario s'était déroulé comme prévu. Je fis remarquer
au " supérieur ", commandant cette rocambolesque équipée, qu'en l'occurrence
il s'agissait d'un conflit du travail, qu'aucune violence n'avait été
exercée sur qui que ce soit, le calme le plus complet régnant dans l'entreprise,
et qu'en conséquence, la police, en intervenant sans décision arbitrale
ou de justice, se livrait à un abus de pouvoir un arbitrage étant en cours.
Finalement, ce respectable
fonctionnaire, se tournant vers le patron, lui conseilla tout bonnement
d'aller voir le commissaire de police, et repartit bredouille avec son
commando.
Côté procédure pour réintégration, pas d'illusion à se faire : pas de
rupture abusive de contrat, mais licenciement " normal " pour cause de
" suppression d'emploi ". Le cas fut un des premiers du genre, mais devint
vite, comme nous l'avons vu précédemment, une routine dans la technique
patronale d'élimination des délégués dont il fallait se débarrasser.
Quoi qu'il en fut des déboires des années 1937-1938-1939, on peut cependant,
avec ou malgré le recul du temps, dresser un bilan positif du mouvement
des grèves de 1936 et de début 1937.
Par leur action, les salariés avaient obtenu en quelque mois (pour ne
pas dire en quelques semaines) une augmentation générale des salaires,
les congés payés, une notable réduction de la durée hebdomadaire du travail
(qui de 48 heures était ramenée à 40 heures sans diminution du salaire
payé), la généralisation des conventions collectives et leur extension
à tout le territoire, avec application à tous les employeurs, qu'ils soient
ou non syndiqués, la reconnaissance du droit syndical et des délégations
du personnel dans toutes les entreprises ayant un certain nombre de salariés,
la semaine de 40 heures de travail ré-parties sur cinq jours, avec deux
jours consécutifs de repos, même pour des professions non industrielles,
plus des avantages divers non prévus par la législation du travail mais
stipulés dans les conven-tions collectives.
Plus que ce que des dizaines
d'années d'une lutte opiniâtre menée par des pionniers ou autres obscurs
du mouvement ouvrier n'avaient pu faire obtenir. Et, malgré la guerre
de 1939-1945, l'occupation nazie et l'intermède pétainiste, les conquêtes
sociales de 1936 n'ont pu être vraiment remises en cause une fois les
hostilités terminées. On peut même dire, sans forcer la vérité, que c'est
souvent en partant des acquis qu'elles constituaient que se sont faites
de nouvelles avancées au contenu parfois discutable, mais ceci est une
autre histoire…
HENRI
BOUYÉ
Stand à
la fête du Libertaire pendant le Front Populaire
Autres
articles :
1936
: l'heure du syndicalisme révolutionnaire est arrivée (témoignages
des usines occupées);
le
1er Mai 1936 ; Blum
à l'action contre l'Espagne ouvrière ;
Du
contrat collectif au contrôle ouvrier ;
la fin misérable de l'expérience Blum (1937) ; 1936,
à la veille de la révolution ;
L'échec
de la troisième CGT à Limoges (CGT-SR) 1924-1939 ; La
révolution espagnole d'abord ;
Le 9 juillet 1936, le Front populaire choisit les Jeux Olympiques d'Hitler plutôt que les Olympiades populaires de Barcelone ;
A
lire :
le Front Populaire à
travers le libertaire (Editions
du Vent du ch'min) ;
Front
populaire, révolution manquée (Daniel Guérin)
;
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