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Le grand ministère du Front
populaire à direction socialiste est mort comme il a vécu, comme il a
de plus en plus vécu : misérablement.
Depuis l'instauration de la
"pause", depuis l'emprunt de la dé-fense nationale, souscrit comme une
aumône, et à titre d'avertissement par ces trusts et ces banques qu'il
avait juré d'abattre, le gouvernement de Front populaire vivait, ou plutôt
se survivait, à la petite semaine.
Le gouffre du déficit se creusait devant lui.
Le Trésor criait famine. Le fonds d'égalisation des changes se vidait.
Tenu en laisse par le grand capital, diminué, dérisoire, Blum se débattait
dans les liens qu'il avait lui-même noués, de la légalité bourgeoise.
Pris à la gorge par l'impératif financier, il n'opposait à cette forme
catégorique et toute naturelle de la coercition capitaliste que les bulletins
de vote et les écharpes de députés conquis aux dernières élections législatives.
Le capital en grève, le patronat revenu de sa grande peur de l'an dernier,
se souciait peu de ces bruyantes mais platoniques incantations. Et les
tentatives de compromis à coups d'impôts indirects sur le dos des pauvres,
comme les petites habiletés parlementaires, les manœuvres byzantines et
les acrobaties verbales, auxquelles se livrait en virtuose ce juriste
et ce bourgeois libéral, plein de ces bonnes intentions sociales dont
est pavé l'enfer, n'amenaient pas dans les caisses de M. Vincent Auriol
le moindre maravédis.
Comme un quelconque ministère
de cartel, comme un vulgaire Herriot, il fallait se soumettre, à fond
cette fois et sans recours, ou se démettre en sauvant la face. Très constitutionnellement,
très légalement, le Sénat porta l'estocade. Et cet homme harassé, qui
avouait trouver " séduisante " L'idée d'un " départ volontaire ", s'effondra.
Ce qui tombe avec lui, au pied de ce mur d'argent, cimenté de tant de
sang, de sueur et de larmes, ce qui tombe une fois de plus, pour renaître,
jusqu'à quand ?
C'est l'illusion parlementaire où se gâche et s'englue la force des travailleurs,
c'est la faiblesse incurable, l'impuissance du réformisme légal en temps
de crise et de déclin capitalistes, quand la contraction du profit tend
les antagonismes et pose entre les classes et le pays la question de force.
Ce que Blum paie d'une chute misérable que les chefs " socialistes ",
" communistes " et cégétistes ont de la peine à faire admettre à bien
des militants du rang déconcertés ou révoltés par tant de lâche docilité,
c'est, par une fatalité qui lui est inhérente, à lui comme à tous les
politiciens libéraux, d'avoir méconnu, rayé de ses calculs et de ses moyens
d'action, la force ouvrière, inconsciente mais vive, qui l'avait porté
au pouvoir.
Qu'on se rappelle juin 1936,
les occupations d'usines, la vague de grèves qui dressait soudain des
millions d'esclaves, enivrés de se retrouver des hommes, la panique de
la grande bourgeoisie, la sympathie, voire l'enthousiasme des classes
dites moyennes !
Quelles possibilités ne s'offraient-elles pas à un gouvernement à direction
vraiment socialiste, décidé à s'appuyer sur une pareille décharge d'énergie
!
A l'intérieur, une dévaluation franche, faite à froid, dans les meilleures
conditions techniques. Les premières socialisations, celle, par exemple,
du trust des assurances, à laquelle la grande bourgeoisie elle-même s'attendait...
A l'extérieur, la répudiation solennelle du traité de Versailles, l'édification
d'une Europe économiquement et psychologiquement viable pour des années,
un désarmement substantiel et l'énorme allégement budgétaire qui en eût
résulté, l'extirpation de la puissante racine du fascisme... Que d'occasions
perdues, que de journées de dupes !
Que de cortèges, de manifestations,
de fêtes, de chants, de mises en scène et de serments !
Que de discours, de manifestes, d'interviews, de déclarations et de meetings
pour finalement passer la main à quelque ma-quignon chevronné du Parlement
et recommencer avec lui l'éternel petit jeu " républicain " des ministres
de " gauche " à politique de " droite ", des dosages, des combines et
des couleuvres à faire avaler au bon peuple !
Certes, Blum n'a pas -comme
l'eût fait l'Union nationale- lancé la garde mobile contre les grévistes
en juin 1936. Certes, Blum n'a pas -comme le voulaient les " communistes
"-, comme l'eûrent fait peut-être Barthou ou Herriot joué à fond le jeu
funeste de Staline dans la mêlée impérialiste.
Bien sûr, il a offert, momentanément, à la classe ouvrière une ligne de
moindre résistance en occupant l'Etat bourgeois, et il n'a pas anéanti
les dernières chances de paix. Mais, avec plus d'évidence encore, ne peut-on
faire valoir que les mérites, passifs sinon négatifs et qui laissent planer
sur nous les pires menaces de réaction et de guerre, ont bien fait les
affaires du capitalisme français ?
Blum n'a-t-il pas permis à celui-ci de contenir, puis de consolider l'offensive
de ses exploités dans l'impasse du syndicalisme d'Etat, pour passer finalement
à la contre-attaque de la vie chère et des " aménagements ", en attendant
la répression dans les usines et dans la rue ?
A grand renfort de drapeaux tricolores et de Marseillaise, avec la complicité
de Staline et de Jouhaux, n'a-t-il pas enfin, plus fortement que jamais,
attaché les organisations ouvrières françaises au char de l'impérialisme,
et n'a-t-il pas, mieux que n'importe quel nationaliste professionnel,
travaillé ainsi à la formation d'une prochaine Union sacrée ?
Non ! La chute de l'ex-chef
du gouvernement de Front populaire à direction socialiste, qui consommera
sans doute demain sa déchéance, en qualité de sous-chef du gouvernement
de Front populaire à direction radicale, ne doit pas être déplorée par
les ouvriers révolutionnaires.
L'homme qui, la veille de sa chute, dans un ultime effort pour garder
le pouvoir, se vantait devant de Sénat "d'appliquer tout son effort à
modérer le sentiment du pays" n'est pas des nôtres.
Son échec n'est qu'un échec de plus, à porter au compte de ce socialisme
parlementaire, réformiste et impérialiste qui tua la révolution en Europe,
de 1914 à 1920.
Jean
Bernier
le Libertaire,
1938
Autres
articles :
Le
mouvement anarchiste dans les années 30' ; le
1er Mai 1936 ;
Blum à l'action
contre l'Espagne ouvrière ;
témoignage sur les grèves de 1936 ;
1936 : l'heure du syndicalisme révolutionnaire est arrivée (témoignages
des usines occupées);
du
contrat collectif au contrôle ouvrier ;
La
révolution espagnole d'abord ;
Les anarchistes
français et l'Espagne libertaire : interview de Nicolas Faucier
et Paul Lapeyre ;
Le 9 juillet 1936, le Front populaire choisit les Jeux Olympiques d'Hitler plutôt que les Olympiades populaires de Barcelone ;
A
lire :
Le
front Populaire à travers le Libertaire (Ed
du Vent du ch'min) ;
l'Espagne Libertaire de Gaston Leval
(Editions du Monde Libertaire)
; L'espagne libertaire (Revue
La Rue N° 37) ;
le Front Populaire à travers le Libertaire (Editions
du Vent du ch'min) ; Front
populaire, révolution manquée (Daniel Guérin)
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