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La
sortie du film de Ken Loach a suscité beaucoup de débats,
y compris dans le mouvement libertaire. Dans la presse quotidienne et
hebdomadaire,
de nombreux articles sont parus, souvent mal documentés, quelques fois
polémiques.
Ces journalistes, 60 ans après, semblent découvrir la lâcheté des social-démocraties
de l'époque,
la connerie et la rage du mouvement communiste à vouloir éliminer tout
mouvement
non conforme à ses vues.
Le Monde libertaire a recueilli les réflexions de militants de la CNT
ayant vécu cette époque.
les affiches
des colonnes confédérales
Le Monde libertaire
: Pépito Rosell et Progresso, vous venez de voir le film, globalement,
qu'en pensez-vous ?
Progresso : Je crois que ce film fait redécouvrir un petit
bout d'histoire à de nombreuses personnes. C'est le principal argument
en sa faveur. A travers cette aventure, l'histoire se remet un petit peu
à sa vraie place. Le rôle de Staline et de ses complices apparaît enfin
au grand public. Ils avaient même failli, à la longue, par nous faire
oublier que nous avions raison à l'époque. La réalisation est assez réaliste.
Dans nos milices, c'était à peu près cette ambiance, mais en plus grand.
On discutait beaucoup ; il y avait beaucoup d'assemblées générales. C'est
d'ailleurs ce que nous reprochaient les cocos.
La Monde libertaire
: il y a eu d'autres films sur cette période, comment se situe
celui-là ?
Pépito : Jusqu'à aujourd'hui, tous les films étaient plus au moins
manipulés. On y parlait de la guerre en cachant la révolution. Le pire
étant Mourir à Madrid, entièrement manipulé par le Parti
communiste. A travers l'action des brigades internationales, il s'évertue
à occulter l'oeuvre du peuple et du mouvement anarchiste. Pour les marxistes,
il était impossible de montrer une révolution victorieuse qui rejetait
la dictature du prolétariat ou autres périodes de transition.
Le Monde libertaire
: Dans Land and Freedom, le héros n'appartient pas aux brigades internationales,
La CNT préférait intégrer les volontaires étrangers dans ses milices,
pourquoi ?
Progresso : D'abord, parce qu'on a rapidement vu les manipulations
de l'Internationale communiste autour des brigades. Ce qui nous manquait
le plus, ce n'était pas les hommes, mais les armes. Dans mon unité, on
avait si peu d'armes qu'il fallait attendre qu'un copain soit blesse ou
soit mort pour en récupérer une. Les copains qui rentraient chez eux devaient
laisser leur arme à un autre avant de quitter le front.
Pépito : le symbole de solidarité était fort, mais nous disions
souvent aux volontaires qu'ils seraient plus utiles dans leur pays, à
nous trouver des armes. Le Parti communiste espagnol étant microscopique,
Staline avait surtout besoin d'unités nombreuses et bien équipées à sa
solde, afin de casser les reins de la révolution. Même quand l'URSS nous
a donné des armes, elle les donnait sous conditions politiques. Les conseillers
politiques communistes s'infiltraient partout. D'ailleurs, beaucoup de
copains anars qui arrivaient de toute l'Europe refusaient de s'incorporer
aux brigades internationales : la philosophe Simone Weil rejoignit les
colonnes de la CNT, l'écrivain George Orwell celles du POUM.
Le Monde libertaire
: La scène où est discutés la collectivisation du village est l'une
des plus réussies. Correspond-t-elle, là aussi, à la réalité ?
Progresso : Globalement oui. Dans certains endroits, il n'y a même
pas eu de discussion, tellement c'était évident. C'était le syndicat qui
nommait un copain afin d'organiser et de gérer la collectivité. Quand,
comme dans la film, une ou deux familles refusaient la collectivisation,
dans la très grande majorité des cas, on ne leur imposait pas la loi de
la majorité (une vision marxiste de la révolution). Mais refuser de participer
à une collectivité, c'était ne pas avoir accès à tous les "services" gratuits
collectivisés, tracteurs, engrais, alimentation, vêtements, médecine...
généralement, quelques mois après, ces familles demandaient à réintégrer
la collectivité. Ceci dit, il y a eu quelques cas où il a fallu qu'on
intervienne pour changer le responsable d'une Collectivité parce que le
copain se prenait trop au séreux.
Pépito : Il faut dire que la structure de la paysannerie ne correspondait
pas à la France. Pour un village, il y avait généralement un seul propriétaire.
la collectivisation a été une réponse quasi immédiate du peuple au coup
d'Etat fasciste, à travers toute l'Espagne. Cela s'est fait rapidement,
et les socialistes y compris ont été obligés d'admettre que c'était la
seule solution. Le système mis en place par les libertaires a montré son
efficacité. Très rapidement, tout le monde se l'est approprié, à travers
toute l'Espagne.
Progresso : Cela a duré toute la guerre, et même après.
Dans certains coins d'Andalousie, par exemple, la collectivisation a fait
faire de tels progrès en matière de rentabilité des terres que les anciens,
propriétaires ont conservé l'organisation du village après la guerre.
Certains ont même protègé "leurs" paysans des représailles fascistes.
Pépito : Une fois de plus, ce sont les cocos qui ont fait le plus
de mal aux collectivités. Lister a essayé de détruire, en Aragon où je
me trouvais, les villages collectivisés. Il a voulu profiter que les divisions
confédérales étaient toutes au front pour faire une virée à l'intérieur.
Officiellement, les communistes libéraient les villages de la dictature
anarchiste. Ce sont les villageois eux-mêmes -y compris ceux qui étaient
contre, au début- qui ont défendu leurs acquis avec des armes. Les militants
de base des unités communistes ne comprenaient plus rien.
Volontaires étrangers
au sein du POUM.
Le Monde libertaire
: Revenons au film. Les personnages appartiennent à une brigade du
POUM. Que représente en fait cette organisation, avant mai 1937 ?
Pépito : C'était une petite organisation, qui rassemblait plusieurs
tendances marxistes-léninistes et trotskystes. Même si cette organisation
n'a jamais fait partie de la IVè Internationale (fondée par Trotsky).
Quoi qu'on puisse en dire aujourd'hui, avant mai, leur stratégie, leur
propagande, leurs actions étant marquées par le marxisme, mus ne pouvions
rien faire ensemble. Dans la région de Lérida, où le POUM était le plus
influent, dans les premiers temps, il y a eu beaucoup de conflits entre
la CNT et eux. Nous n'étions pas d'accord sur la manière de mener la révolution.
Eux, étaient partisans de la dictature du prolétariat, nous non ! Rien
ne disait, à cette époque, que si le POUM avait pris le dessus par rapport
au PCE, il n'aurait pas fait la même chose que les staliniens leur ont
fait subir plus tard.
Progresso : Le POUM a totalement change de position quand il a
senti qu'il se préparait quelque chose contre lui. A ce moment là, il
a cherché à se protéger en se rapprochant de la CNT. Nous étions les seuls
à pouvoir les protéger. Face au stalinisme, ce sont eux qui ont adopté
nos thèses et non l'inverse. Peut-être par opportunisme ?
Pépito : Je n'en suis pas sûr. Après la guerre, en exil, nous avons
pu avoir accès à certains documents, notamment des courriers entre A.
Nin, Andrade et Trotsky. Le POUM a refusé d'appliquer les ordres
de Trotsky, qui leur intimait de déserter les syndicats afin de créer
des soviets. Bref, le POUM était en désaccord avec son "chef ", et peut-être
qu'il se rendait compte que la voie tracée par les anarchistes était la
seule possible.
Le Monde libertaire
: Arrivent avril et mai 1937
Pépito : A Barcelone, dès juillet 1936, au moment de former les
colonnes, certains s'étaient opposés à ce que le POUM ait sa propre unité,
et c'est nous, anarchistes, qui les avons défendus. Ils ont donc occupé
une partie du front en Aragon. Mais l'état-major s'est très rapidement
militarisé et a été infiltré par les "assistants techniques" communistes.
A partir de ce moment, les provocations ont commencé.
Progresso : Moi, j'étais à Madrid où il n'y avait pas de brigades
du POUM. Ses membres étaient incorporés dans d'autres unités. Quand
les évènements ont commencé, tous les membres du POUM ont été déclarés
hors-la-loi. J'avais un copain d'école qui était secrétaire des Jeunesses
du POUM, il était recherché et je l'ai fait cacher par les Jeunesses
libertaires. Les Cocos les traitaient de fascistes. Ils disaient qu'ils
désertaient le front pour aller jouer au foot. Le chef de la sécurité
à Madrid menait une véritable chasse au POUM. Ses patrouilles passaient
plus de temps à rechercher les "traîtres" qu'au front. Très rapidement,
les patrouilles s'en sont pris aux militants anarchistes isolés, sans
armes. La réaction a été immédiate. Avec Prades, responsable de Tierra
y Libertad, nous sommes allés en groupe au quartier général des cocos,
pour y voir le Chef de la sécurité. Prades lui a dit : " A partir de maintenant
si un seul copain a un "accident", je viens personnellement te descendre.
"
les photos des milices libertaires
Le Monde libertaire
: L'épisode du film où il est question du désarmement des milices
par l'armée républicaine est-il vrai ?
Pépito : Pire. Sur le front, les staliniens ont envoyé des unités
du POUM au massacre. Les cocos pensaient ainsi les faire disparaître sans
se salir les mains. Depuis, nombre de responsables du Komintern l'ont
avoué, notamment Jesus Hernandez dans un livre intitulé : J'étais
un agent de Staline.
Progresso : Très rapidement, la plupart des unités du POUM ont été
incorporées dans les colonnes confédérales, Certains ont même vécu plusieurs
mois clandestinement dans nos unités. On leur faisait remarquer que pendant
la révolution russe, c'est Trotsky qui organisait la chasse aux libertaires.
Pépito : Tout ceci s'est passé à un moment où s'est pose de manière
cruciale le problème de la militarisation. Il y avait dans les Colonnes
de la CNT des discussions extraordinaires pour savoir si on devait l'accepter
ou pas. La guerre, de fait, nous l'imposait ; les autres nous promettaient
des armes lourdes. Mais dans la même temps, nous étions anarchistes et
nous sentions bien que c'était céder sur un point essentiel et donner
du poids au cocos, au moment où nous avions envie de leur régler leur
compte.
Progresso : Certaines colonnes l'ont pratiquement refusée jusqu'au
bout. Mais à chaque fois que nous recevions un obus fasciste sur la tête,
le bon sens nous dictait d'accepter les armes et la militarisation. Pépito
: Déjà, chez nous, certains pressentaient que nous avions déjà perdu la
guerre. Franco et Staline ne nous ont pas vaincu que par les armes en
Espagne, mais également à l'extérieur. Staline avait peur de perdre le
leadership européen sur le prolétariat. Les démocraties avaient aussi
peur de la révolution (y compris dans les premiers jours, le gouvernement
espagnol). D'ailleurs, on disait souvent que Mussolini et Hitler envoyaient
des chars à Franco et que pour compenser, les socialistes au pouvoir en
France, nous envoyaient des ambulances. Franco et l'Eglise ont, dès
le début, manœuvré afin d'isoler économiquement et militairement le camp
"républicain", Dans une guerre classique, seuls contre tous, avions-nous
une chance de gagner ?
Le Monde libertaire
: Beaucoup de journaux ont écrit sur ce film et sur la révolution
espagnole. La critique est plutôt bonne.
Pépito : La presse, comme le public, redécouvre un épisode de cette
période de pré-guerre mondiale. C'est un tabou qui s'est brisé.
Progresso : J'étais en Espagne lors de la sortie du film. Les communistes,
60 ans aptes, obéissant toujours aux ordres du Parti. Mais le public,
lui, a très bien réagi, avec curiosité. En Espagne, même dans le mouvement
anarchiste, tout le monde voulait tourner la page. Quand Land and Freedom
est sorti, il y a eu de très nombreux débats, surtout auprès des jeunes.
Le Monde libertaire
: Dans le quotidien communiste l'Humanité, un article titrait : "
Non, nos pères n'étaient pas des assassins ".
Pépito : ils ne changeront jamais. La seule excuse que Santiago Carrillo
a trouvé, a été de dire que l'ensemble des partis communistes ont été
victimes du stalinisme. Ce n'est pas sérieux, c'est trop simple ! Cela
ressemble aux explications des SS, après leur défaite : on a obéi aux
ordres. En 1938, Marti commandait une partie des brigades internationales.
Il y a eu tellement d'exécutions qu'il était sur nommé : "Le boucher d'Albacete".
L'Humanité l'a même dénoncé dans les années 50, en disant que ses balles
avaient tué plus d'antifascistes que de franquistes.
Interview
réalisée par le groupe Louise Michel
les affiches
de la CNT FAI
1936 1939
autres
articles : 1936,
à la veille de la révolution ;
Le 9 juillet 1936, le Front populaire choisit les Jeux Olympiques d'Hitler plutôt que les Olympiades populaires de Barcelone ;
l'autogestion et l'oeuvre constructive
des anarchistes :
La
CNT et l'éducation ; Amposta
village collectivisé (Catalogne)
Les collectivisations
en Espagne (A. Souchy) ; Calenda
: le communisme libertaire en Aragon ;
les coopératives
dans les collectivités libertaires en Aragon 1936 1939 ;
Gaston Leval et l'Espagne libertaire ; Principes
et enseignements des collectivisations (G. Leval)
Les industies
collectivisées (Vernon Richard) ;
Pourquoi les taxis
de Barcelonne sont-ils rouges & noirs ? ;
Mujeres
libres ; Portraits
de femmes anarchistes ; Femmes
dans la guerre et dans la révolution ;
Les FIJL (Fédération
ibérique des jeunesses libertaires) ;
Cinéaste
militant sur le front d'Aragon interview d'Adrien Porchet ;
l'industrie du
spectacle socialisée à Barcelone (témoignage
de L. Mercier Véga) ;
1936-1939,
cinéma guerre et révolution en Espagne : Ni Hollywood !
Ni Moscou !
le Syndicat des dessinateurs profesionnels de Barcelone (SDP UGT) ; SOS pour l'Espagne. Editorial de Terre Libre 17 décembre 1936 ;
Guerre civile ou Révolution
en Espagne 1936 - 1939
?
18
et 19 juillet 1936, riposte ouvrière face au coup d'Etat fasciste
à Barcelone (racontée par Abel Paz) ;
Le 19 juillet
1936 dans les Asturies ; La
défense de Madrid (vue par Cipriano Méra) ;
Mai 37 : la contre révolution
stalinienne ; la
Tchéka en Espagne ; les
fossoyeurs de la révolution ? ;
les milices anarcho-syndicalistes,
la militarisation et la discipline ;
la Colonne Durruti
; Ortiz un général
sans Dieu, sans Maître ;
Structure et organisation
de la Colonne de Fer (Columna de hierro) ;
Le Plénum
des colonnes confédérales et anarchistes Février
1937 ;
1937,
les crimes staliniens en Aragon (Gaston Leval) ; Miliciens OUI ! Soldats jamais !
Lettre ouverte
à la Camarade Frederica Montseny (C. Berneri) ;
Buenaventura
Durruti ;
A
lire :
l'Espagne
Libertaire de Gaston Leval
(Editions du Monde Libertaire)
; L'espagne libertaire (Revue
La Rue N° 37) ; Hommage
à la Catalogne
(G. Orwell) ; Collectivité
à Calenda (Editions
de la CNT) ; Autogestion
et Anarchosyndicalisme (F.
Mintz) ; Bonaventura Durruti
(Abel Paz)
; Enseignements de la révolution espagnole (Vernon
Richard) ; Mujeres Libres
(Edition du Monde libertaire)
; les anarchistes espagnols (Jose
Peirats) ;
Le communisme libertaire (Isaac
Puente) ;
Espagne 36. Les affiches des combattant-e-s de la Liberté ! (co-édition Libertaires et Monde Libertaire)
A
voir, à écouter :
Ortiz un général
sans dieu ni maître (Vidéo) ; Un autre futur de Richard Prost
(en quatre parties) ;
DE toda la vida ;
A la barricadas : enregistré
à Barcelone été 1936 (1,1 Mg)
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