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Nicolas Faucier
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Nous
vous présentons deux interviews réalisées, en 1986,
par la revue anarchiste les Œillets Rouges.
En 1936, Paul Lapeyre et Nicolas Faucier sont des militants qui occupent
des postes importants. Ils représentent deux sensibilités,
deux approches différentes
des évènements espagnols, mais aussi Français :
le front populaire, la résistance au fascisme, le syndicalisme,…
Nicolas Faucier (de l'Union
anarchiste & rédacteur au Libertaire) :
Quand est survenu, le 19 juillet 1936, la Révolution espagnole,
ça a été un enthousiasme indescriptible pour nous
qui étions dans une sorte d'ambiance révolutionnaire, parce
que si les ouvriers venaient de rentrer à l'usine, l'esprit restait,
l'espoir était né. Nous pensions, comme en 1917 pour la
Révolution russe, Elle va gagner !
Il y avait tous les révolutionnaires italiens rescapés du
fascisme, réfugiés en France, qui se sont précipités
là-bas.
II fallait aider les compagnons espagnols. D'abord beaucoup voulaient
y aller, quand Lecoin vint me trouver (1) : Faucier, si tu veux, on
va faire quelque chose ensemble, tous les deux on va faire un gros boulot.
On commence alors par récolter les copains et on lance des appels
pour l'aide à l'Espagne, des munitions, des vivres et des médicaments.
Les Espagnols nous fournissent une voiture, une Mercedes, puis une camionnette
qu'un teinturier-artisan est venu nous apporter. Comment avons-nous acquis
un camion ? Je n'en sais rien...
Nous en sommes arrivés à avoir 2 ou 3 camions. Là
aussi nous nous sommes "compromis" parce que mon ami Marceau
Pivert, qui animait la Gauche révolutionnaire, avait une responsabilité
dans le gouvernement Léon Blum concernant la Radio. Il avait des
accointances avec les douaniers de Port Bou pour laisser passer nos camions
sans trop insister sur la fouille, parce que nous avions des caches d'armes
au-dessous. Oui, c'était des gouvernementaux, mais on allait les
asticoter, je t'assure; on n'était pas là pour pleurer les
mains jointes !
J'ai souvenir d'une intervention de Léon
Blum qui nous demandait de ne pas tenir un meeting. Lecoin lui dit
: Donnez-nous quatre ambulances et puis on verra ce que nous ferons !
Ils n'ont pas voulu nous les donner les quatre ambulances,... Ca, c'était
pourtant du travail pratique !
On se compromettait, c'est entendu ! Nous rencontrions les trafiquants
d'armes, eh oui !
Mais il fallait le faire ce travail là !
les camions partis de France arrivent à barcelone.
Les Œillets Rouges
: Et les volontaires anarchistes ?
N F : Il y a eu Carpentier, Ridel, qui sont allés se battre
en Espagne avec la centurie Sébastien Faure..., et Simone Veil,
s'il te plaît !... Elle ne savait pas tenir un fusil, mais elle
voulait y aller.
O R. : Tu te souviens d'autres noms ?
N F : Non ! Et pourtant, ils nous sont passés entre les mains;
c'était nous qui leur payions le voyage. Les cocos n'en envoyaient
pas au début. Attention ! La Russie n'est intervenue qu'au mois
d'octobre, quand elle a senti que les renforts italiens et allemands allaient
triompher de la Révolution espagnole... Mais nous avions déjà
devancé ces choses-là.
Notre local était étroitement surveillé parce que,
quand les camarades espagnols avaient raflé à droite et
à gauche des moyens d'acheter des armes, ils nous envoyaient des
émissaires; certains passaient à travers le filtrage policier,
mais il y en avait d'autres en situation irrégulière qui
étaient automatiquement expulsés. Nous étions tenus
à une certaine prudence, il y avait pas mal de petits truands trafiquants d'armes qui venaient
offrir leurs services ; et parmi ces gens-là, il y avait des policiers
qui cherchaient à s'immiscer pour nous prendre en flagrant délit.
Il fallait faire attention.
O R. : Parmi les volontaires de la première heure,
certains, comme Ridel, sont revenus...
N F : Mercier était un type de valeur (2). Nous, ici, nous
voulions aider l'Espagne, mais pour le faire, nous avions besoin de créer
un mouvement en faveur de l'Espagne. Il nous fallait des orateurs, des
écrivains, Ridel-Mercier était de ceux-là. Je crois
que nous avons insisté pour qu'il revienne. Je me revois à
l'enterrement de Durruti à Barcelone où je l'ai vu et je
lui ai dit que n'importe qui pouvait être soldat, mais que nous
avions besoin de Ridel : il est revenu.
O R : Quelle
était votre position par rapport à la politique de la C.N.
T. ?
N F : Nous pensions qu'ils avaient le dos au mur. D'une part il
y avait Franco, et d'autre part il y avait les communistes qui avaient
les armes. La C.N.T. savait l'influence qu'elle avait dans le mouvement
ouvrier, alors elle disait : Nous faisons des concessions ! qui
ont été très loin et qui, souvent, se retournaient
contre l'intérêt des collectivités, l'intérêt
des combattants libertaires.
Nous le leur reprochions aussi ! Dans le Libertaire, il y avait
la version "officielle", mais, nous leur disions : Mais qu'est-ce
que vous foutez ? Vous êtes en train de vous liquider, de déconsidérer
le mouvement, etc.
Ils nous répondaient : Pas d'histoire ! La victoire d'abord
et, après, nous liquidons tous les autres. Ils se croyaient
plus forts qu'ils ne l'étaient et, finalement, ils ont été
les victimes. Mais nous avons soutenu, parce que nous devions les aider.
O R. : C'est pour cela que vous avez refusé de formuler
vos critiques dans Le Libertaire ?
N F. : Oui, dans l'ensemble, on mettait l'accent sur leurs luttes,
pour essayer toujours d'amasser le plus possible de moyens financiers
pour les aider.
O R : Comment expliques-tu qu'il ait pu y avoir dans
Le Libertaire des articles approuvant la position de la C.N. T. ? S'agissait-il
de positions individuelles ?
N F. : Je ne veux pas dégager ma responsabilité,
mais je n'aurais pas été si loin. Nous étions, avec
Lecoin, complètement absorbés par notre boulot pratique
d'organisation de meetings.
O R. : Pourquoi présenter, comme on put le lire,
la participation gouvernementale comme une victoire des anarchistes, quand
il s'agissait plutôt d'une défaite ?
N F. : Ce n'était pas une défaite, c'était
un compromis. Tu sais, Prudhommeaux et les autres étaient durs...
On s'est séparé de Voline. Je vois cette réunion
avec le comité syndicaliste de la C.G.T.S.R. : Ils reprochaient
nos complaisances, nous leur répondions : Mais vous n'êtes
pas dans le bain, nom de Dieu ! Vous ne vous figurez pas que, nous nous
apercevons pas justement de ces défaillances comme vous ? Seulement,
devant les autres, vous montrez toutes les divisions qui éloignent
les gens. Dans l'adversité, nous ne nous sentions pas le droit
de les condamner.
Il ne faut pas dire que nous avions raison, mais il faut essayer de comprendre
pourquoi nous avions une telle position, erronée ou pas, il fallait
tenir !
O R : Après
les événements de mai 37, pourtant, même Lecoin formula
des critiques ouvertes à l'encontre des responsables de la C.N.
T. (3)...
N F : Il y avait aussi Lazarevich, Berneri,… On était
tous d'accord sur le fond, mais on ne pouvait pas le dire. Moi, je ne
pouvais pas, car je voyais les gens se battre, se faire descendre par
les communistes, par les troupes de Franco. Avons-nous eu raison ou tort
? Voilà la question.
le Libertaire (déc 1936) un article de Louis Lecoin : Blum à
l'action, contre l'Espagne libérale et ouvrière
!
Paul Lapeyre (de la CGT-SR
et de la Fédération Anarchiste Française) :
Les Oeillets Rouges
: Qu'est-ce que la guerre d'Espagne a représenté pour
le mouvement libertaire français, qu'il s'agisse de l'U.A. ou de
la F.A.F. ?
Paul Lapeyre : La F.A.F., au début n'existait pas. Elle
était en formation. Il s'agissait d'une tentative de regroupement
réalisée par ceux qui n'étaient pas d'accord avec
l'U.A.
Pour comprendre l'état du mouvement à ce moment-là,
il faut remonter dans le passé. On en revient toujours au congrès
d'Orléans de 1927, qui a créé la scission dans le
mouvement libertaire qui était un peu comme la F.A. d'aujourd'hui
où il y avait toutes les tendances et où on se supportait.
Puis, une tendance déclare que l'on perd du temps à bavarder
et veut imposer une ligne "dure". Les Russes (4) sont engagés
dans le mouvement, ils jouent un grand rôle, c'est la scission !
Le congrès avait été bien préparé par
cette tendance : ils emportent la majorité, c'est l'U.A.C.R. Ils
changeront de nom quand ça n'ira pas, ils feront appel à
l'unanimité, mais ça ne marchera jamais.
En fait, le mouvement reste divisé : il y a, d'un côté,
l'Union anarchiste, de l'autre, tous les autres, y compris les individualistes
groupés autour de L'En-dehors d'Armand, qui était
une revue très bien faite du point de vue théorique. Au
congrès d'Orléans de 1927, toutes les scissions qui se sont
faites se sont mal faites ! Tu trouveras, d'un côté, des
gens qui sont proches de l'autre sensibilité et, de l'autre, des
gens qui sont de la leur. Ça s'est fait un peu au hasard. La grosse
question était celle de l'organisation, et la deuxième,
qui a été traitée un peu par-dessus la jambe, tellement
tout le monde était axé sur la première: c'est l'appartenance
syndicale.
Pierre Besnard a fondé la C.G.T.-S.R. adhérente à
l'A.I.T., (qui deviendra la C.N.T.-F après la guerre), et c'est la
C.G.T.-S.R. qui tient le mouvement. L'importance réelle de ce mouvement
est difficile à décrire. Toublet (5) a dit, je crois, qu'il
y avait 852 adhérents "réels" au congrès
de Paris quand il est devenu secrétaire général.
Mais attention, il y avait une question personnelle qui divisait la C.G.T.-S.R.,
et le plus fort syndicat menaçait de quitter l'organisation s'il
n'avait pas satisfaction. Si on ajoute ces huit cents adhérents
que nous avions à Lyon et qui n'étaient pas comptés,
puisqu'ils n'étaient pas à jour de cotisations à
l'ouverture du congrès, on était bel et bien dans les deux
mille, car il y avait encore d'autres histoires marseillaises et autres...
En gros deux mille.
Grâce aux grèves de 36, d'une part, et aux coups portés,
d'autre part, par la révolution espagnole, nous sommes montés
à peu près à cinq mille adhérents à
la C.G.T.-S.R. Voilà les chiffres réels. On peut aussi se
fonder, pour avoir une idée de l'importance des deux mouvements
(d'un côté l'U.A. et de l'autre les autres anarchistes et
les anarcho-syndicalistes), sur le tirage de la presse, car bien que Besnard
et Toublet juraient leurs grands dieux qu'ils n'étaient pas anarchistes,
la C.G.T.-S.R. était en fait constituée de syndicats anarchistes.
Le Libertaire a tiré quelques numéros à 25 000 exemplaires;
mais c'était tout à fait exceptionnel, car il tirait normalement
à 10 000, c'est-à-dire deux ou trois mille vendus au grand
maximum. La C.G.T.-S.R. tirait son journal juste en fonction de ce qu'on
lui demandait et on augmentait le tirage selon les commandes qu'on recevait:
5 400, 5 800, ça dépendait. Tu vois que le Combat syndicaliste
avait une vente double de celle du Libertaire. Ça te situe l'état
des deux mouvements.
La révolution espagnole arrive. Tout de suite, les espagnols sentent
que les choses vont se décider à Paris (et malheureusement
c'est ce qui se produisit avec la non-intervention). Ils organisent alors
un meeting unitaire à Paris où pour la première fois
depuis 1927, tous les courants se retrouvent. Je peux en parler, puisque
j'y étais comme orateur de la C.G.T.-S.R.
C'était la première fois que je parlais à Paris,
j'étais tout fier...

O R.. : Il y avait du
monde ?
P L. : C'était comble. On sait donc qu'il y avait au bas
mot 3 000 personnes. Il y avait le secrétaire de la C.N.T. espagnole;
tu vois l'importance que l'on y attachait ! Non seulement c'était
eux qui avaient demandé l'organisation du meeting par toutes les
tendances réunies, mais ils y avaient envoyé leur propre
secrétaire... Ce meeting unitaire n'eut pourtant pas de suites.
Jusqu'ici, j'ai énoncé des faits !
Maintenant, une appréciation personnelle : l'unité du mouvement
n'a pas eu de suites par la faute de Louis Lecoin.
O R. : Pourquoi ?
P L. : Parce que ce jour-là Lecoin a annoncé qu'il
allait faire son organisation pour l'Espagne. On l'a su ce jour-là.
Il y eut une autre réunion, mais sans lendemain. C'est à
ce moment-là que s'est formée la Fédération
anarchiste française, fondée par des militants de la C.G.T.-S.R.,
le 15 août.
A partir de ce moment, l'Union Anarchiste va coller à la C.N.T.
d'Espagne. Elle va faire des meetings considérables, comme au Vel
d'Hiv. Ils ont des camions qui apportent des vêtements; ils se vantent
même d'avoir apporté quelques armes. Moi aussi, j'ai passé
deux tonnes d'armes. Ce n'est pas beaucoup, mais quand on a des fusils
de chasse,...
O R. : Et
cette aide passait par où ?
P L. : Ç'est l'œuvre personnelle du groupe de Bordeaux.
Ces deux tonnes d'armes sont parties par bateau vers Bilbao; elles étaient
payées par nous.
Du point de vue propagande, ça a été très
bien. Il faut comprendre que le fascisme était en train de gagner
toute l'Europe, sans combattre ou presque; que l'Autriche était
fasciste, le Portugal aussi. L'Allemagne et l'Italie, on le sait; mais
la Pologne, la Hongrie, la Roumanie l'étaient aussi. A chaque fois,
il y avait un coup d'Etat, le fascisme s'installait et les organisations
ouvrières disparaissaient. Le fascisme était quelque chose
qui nous étreignait ! Et tout d'un coup, voilà un peuple
qui ne se laisse pas faire ! Ca a été formidable ! Les premiers
temps, il y avait un courant extraordinaire.
Des armes ! Affiche co-signée par la CNT et la CGT-SR
O R. : Tu dis que l'U.A. a collé à la position
de la C.N. T., et les autres ?
P L. : Il faut aller beaucoup plus loin... Premier acte : il y
a deux tendances je simplifie à l'extrême car il faut parler
de trois tendances: la tendance F.A., la tendance C.G.T.-S.R. et la tendance
U.A.
La première édition de L'Espagne antifasciste était
faite par les Espagnols qui la payaient; elle était bi-hebdomadaire
et elle a été sur le point de devenir tri-hebdomadaire,
c'est-à-dire qu'il y avait l'idée d'en faire un quotidien
à Paris. Il leur fallait quelqu'un de poids et ils n'ont trouvé
que Voline. L'Espagne antifasciste avait l'air de bien démarrer.
Mais Voline, obnubilé par la Révolution russe et par la
peur des communistes, donne à son journal un ton anticommuniste
qui déplaît aux Espagnols qui, purement et simplement, font
sauter le journal en janvier 37. Il y a des ministres anarchistes depuis
novembre (si mes souvenirs sont bons), ce qui n'a pas empêché
Voline d'approuver l'Espagne. Et ça va aller jusqu'aux événements
de Mai à Barcelone (6).
Quand cela s'est gâté, le tort des anarchistes est d'avoir
jugé l'Espagne à partir de la Catalogne uniquement. A Barcelone,
ce sont les anarchistes qui ont gagné, ils n'ont pas été
les seuls : il y avait l'U.G.T. qui était, au moment du putsch,
en nombre à peu près égal avec la C.N.T. Ce que l'on
ne dit pas, c'est que les militants de l'U.G.T. sont restés quand
même à l'U.G.T. Les copains, en France, n'ont jamais su,
ou voulu savoir, qu'il y avait Valence, Madrid, etc. Un peu partout, c'est
la C.N.T. qui a pris le pas, qui dominait; mais dominer, ce n'est pas
être seul.
O R. : Vous
avez été à ce moment les initiateurs sur Bordeaux
d'un comité antifasciste unitaire de soutien à l'Espagne.
Peux-tu nous en parler ?
P L. : Oui, nous avons marché comme en Catalogne, mais beaucoup
plus que là-bas entre républicains et anarchistes, une fois
que les communistes et les socialistes sont partis de notre comité.
Nous avons commencé par trouver un local et nous avons jeté
les yeux sur la chambre du commerce espagnol, tout simplement. Nous y
sommes allés à une trentaine à l'heure où
il était libre et nous avons prévenu les employés
qui sont partis. Nous l'avons pris comme siège officiel, car les
républicains étaient derrière nous: deux jours après,
la préfecture de la Gironde nous reconnaissait le siège
comme représentants du gouvernement espagnol. Alors, nous nous
sommes dit : On ne va pas s'arrêter en si bon chemin, nous allons
prendre le consulat. Les républicains nous ont répondu
que le consulat, c'était trop gros. Nous avons contacté
l'ambassade espagnole et quelques jours après nous avons reçu
de Madrid un consul qui marchait simplement avec les anarchistes et les
républicains. Nous avons soutenu, collecté des fonds, collecté
des armes. Tu ne peux pas te faire une idée de l'activité
déployée.
O R. : Et la C.G.T.-S.R., qu'est-ce qu'elle a fait de
son côté ?
P L. : Elle s'est contentée de soutenir, de ramasser de
l'argent...
Miliciens français
de la colonne Durruti.
O R. : Comment
les libertaires ont-ils perçu la participation au gouvernement
?
P L. : Sur le moment, on a encaissé le coup. Ça n'a
pas fait plaisir. Aristide a vu juste (7). La C.N.T. a été
prise à son propre piège, car c'est elle qui a demandé
à participer. Mais elle l'a demandé parce qu'en Catalogne,
dès les premiers jours, s'était formé ce qu'ils ont
appelé un "comité des milices", avec quatre républicains,
quatre socialistes, quatre anarchistes et Campanys. La C.N.T. avait dans
l'idée quelque chose qui comportait la dissolution du gouvernement,
mais ils réclamaient aussi plus de responsabilités et accusaient
le gouvernement d'être trop faible. Ils n'avaient pas tort. C'est
donc le gouvernement qui leur a dit : Vous voulez des responsabilités
? Eh bien Caballero leur a offert quatre postes de ministres. C'était
dur à avaler pour tout le monde, mais tout le monde l'a avalé.
C'est pour ça que je te disais tout à l'heure que Voline,
appelé par les Espagnols, alors qu'il y avait déjà
des ministres, a encaissé le coup comme tout le monde. Et s'il
y a eu des disputes qui ont fait disparaître L'Espagne antifasciste,
ce n'est pas là-dessus, mais sur l'anticommunisme.
O R. : Il n y avait donc pas de tendances critiques jusque là
?
P L. : Non, pas jusque là !
Arrivent les événements de Mai 37. A nous, ça nous
a "satisfait" car après il n'y a plus eu de ministres.
Mais mets-toi dans notre situation ! Je te parle franchement : regarde
les textes. Jusque là (participation ou pas participation) : soutien
à la C.N.T.; et puis, tout d'un coup, un article dans Terre
libre (qui était le journal de la F.A.F., et par conséquent
le nôtre), un article leader sur une colonne signé Terre
libre, dans lequel on critiquait les Espagnols et dont je me souviens
de cette phrase : La parole n'est plus aux traîtres et aux lâches,
aux indécis et aux renégats. (8). Il y en avait deux colonnes
comme ça ! La parole était à la "véritable"
C.N.T., c'est-à-dire à la "base", les jeunesses
libertaires et les Amis de Durruti. Durruti étant mort, c'était
un joli drapeau à soulever. Le malheur, avec les Amis de Durruti,
c'est que dès leur N°3, lejournal est tombé
dans les mains d'une nuance du P.O.U.M. ! En manchette, il y avait déjà
: "Constitution d'un pouvoir ouvrier", le mot y était !
Imagine-toi les faits. Aristide et moi, nous écrivions dans Le
Combat syndicaliste. Nous avons immédiatement répondu, Aristide
avec un article et moi par un paragraphe dans un autre article. Le paragraphe
a sauté et l'article d'Aristide n'est pas passé. Et c'est
ainsi que nous avons su qu'il y avait entente entre la F.A.F. et la C.G.T.-S.R.
pour prendre cette position là. Position ultra-extrémiste,
car on ne pouvait pas dire mieux "des traîtres et des lâches".
Dès le début, donc, Aristide et moi nous avons réagi
et nous avons affirmé qu'en tout état de cause cela ne devait
pas empêcher d'aider la C.N.T., que, s'il y avait problème,
c'était à l'intérieur du mouvement qu'il devait être
débattu et non sur la place publique, ce qui faisait le plus mauvais
effet. La F .A. en est morte. Enfin, elle n'en est pas morte, mais les
copains ont formé une organisation qui, d'esprit, était
morte. Quant à la C.G.T.-S.R., Aristide a tout de suite cessé
sa collaboration, moi j'ai continué à condition qu'il soit
marqué qu'un paragraphe avait sauté. Mais cela signifiait
quitter l'organisation, et la C.G.T.-S.R., c'était quand même
4000-5000 adhérents. Ça faisait mal au cœur. Voilà
pourquoi nous avons continué à être à la C.G.T.-S.R.
J'ai continué ma collaboration " remarquée" dans
Le Combat syndicaliste.
Nous avons donc continué à mener notre campagne de soutien
à la C.N.T. espagnole, comme s'il n'en était rien, quoique
nous pensions. Quand on nous répondait, on nous répondait
comme si nous approuvions la collaboration que nous avions condamnée
quand les autres n'en parlaient pas encore. Et finalement, c'est nous
qui avons triomphé, puisqu'au congrès de la C.G.T.-S.R.
qui s'est tenu à Limoges en novembre 38, ma thèse a triomphé.
Mais le mal était fait.
O R. : C'est
après les journées de mai 37 que toi et ton frère
vous avez lancé une nouvelle série de L'Espagne antifasciste.
Est-ce qu'il y a eu beaucoup de numéros ?
P L. : Non, car après il y a eu le congrès extraordinaire
de l'A.I.T., pour nous prouver qu'on allait enterrer les Espagnols, qu'on
allait leur reprocher la collaboration, etc. (9). Le C.C.N. (de la C.G.T.-S.R.)
m'avait demandé d'y assister à titre de témoin de
province avec un toulousain qui était contre moi. J'ai vu alors,
face à face, les Français critiques et la C.N.T. Pendant
3-4 jours, ces Français se sont engueulés, puis, un beau
jour, l'Espagne a demandé la parole. Il y avait 4 délégués
espagnols, mais c'est Vasquez qui se lève et les autres ne vont
plus bouger. Mariano Vasquez va faire la deuxième partie du congrès
qui a duré en tout dix jours (il fallait traduire). Voilà
ce qu'il dit : nous ne sommes pas des traîtres, nous savions bien
ce que valait le gouvernement, mais nous y sommes rentrés, non
pas pour le détruire, mais pour obtenir deux choses :
1) obtenir que l'on achète des armes, malgré la non-intervention
;
2) savoir ce que faisaient les autres et les empêcher de comploter,
car le gouvernement espagnol travaillait lui aussi, comme tout gouvernement,
à se refaire une armée et une police.
A partir de ce moment, Pierre Besnard a été complètement
aplati, ça s'est bien passé.
O R. : Et les autres sections de l'A.I.T. ?
P L. : Nous comptions beaucoup sur l'Allemagne et l'Italie. Mais
c'était deux mouvements clandestins en France.
L'Espagne ne voulait même pas les entendre. Ils disaient : "
Nous les acceptons à condition qu'ils prouvent qu'ils sont mandatés
par les gens de leur pays ". C'est normal. Or ils ne l'étaient
pas ! (10). L' A.I.T., c'était l'Espagne.
Le congrès s'est terminé sur un consensus sur une motion
présentée par Pierre Besnard et donnant largement raison
aux Espagnols, mais sans le dire. C'est comme le congrès de la
CGT.-S.R. dont je t'ai parlé où mes thèses l'ont
emporté à 95%. Il n'y a pas eu de déclaration officielle.
Propos recueillis par
Thyde Rosell, Jean-Marc Raynaud et Gaetano Manfredonia
(1) " Avec Lecoin
- nous a précisé Faucier - j'étais resté en
froid depuis le congrès de 1930. Il assistait pourtant en tant
que minoritaire aux réunions de la commission administrative. Sébastien
Faure, lui, ne voulait pas. Mais tout cela s'est terminé en 1934.
Je suis allé retrouver Sébastien Faure, moi qui avait écrit
un article contre lui ! J'ai toujours été le gars qui faisait
la soudure, le président de meeting, etc. Je lui ai dit : Tu
vois le mouvement où il en est ? Tu vois les divisions ? Je viens
te demander de revenir parmi nous, je viens te demander ta participation
pour le journal. Tous les huit jours, j'allais chercher un papier
chez Sébast. "
(5) Louis Mercier-Vega (alias Ridel) a été l'auteur aussi
de nombreux ouvrages dont L'Increvable Anarchie, 1971. La Révolution
par l'Etat, 1978. La Chevauchée anonyme, 1978. Il s'est
donné la mort en novembre 77.
(6) Lecoin a pu écrire à chaud dans Le Libertaire
à cette occasion que le succès des syndicalistes et des
anarchistes catalans dans la rue "se transforma en défaite
par la faute de ministres et ministériables anarchistes".
(7) Référence au projet d'organisation des anarchistes russes
en exil, mieux connu sous le nom de Plate forme d'Archinoff.
(8) Jacky Toublet, militant syndicaliste de la CGT-S.R. et bras droit
de Besnard. Il sera un des responsables de la centrale anarcho-syndicaliste
au cours de cette période.
(9) De nombreuses prises de position contre la participation gouvernementale
dans L'Espagne antifasciste prouvent le contraire, même si, de fait,
Voline dut accepter le fait accompli comme les autres.
(10) Aristide Lapeyre, militant anarchiste et anarcho-syndicaliste. Il
a été l'auteur de la brochure: Le Problème espagnol.
Après la guerre, il fut un des fondateurs de la nouvelle F.A. au
congrès de Paris de décembre 53. Il s'est constitué
dernièrement une association des amis d'Aristide Lapeyre dont le
siège est situé au 7, rue du Muguet, 33000 Bordeaux.
(11) Le texte paru dans le n°32 de juin 37 de Terre libre affirmait
: la parole est à la véritable C.N. T., non pas aux phraseurs,
non pas aux comédiens, non pas aux indécis et aux lâches,
non pas aux traîtres.
(12) Une partie des comptes rendus des débats du congrès
ont été reproduits par Prudhommeaux dans L'Espagne nouvelle
n° 63, 15 mars 1939.
(13) On peut néanmoins regretter que l'on ait voulu se servir d'un
problème formel de procédure pour écarter de la discussion
des militants qui ne partageaient peut-être pas tout à fait
les avis des responsables de la C.N. T.
Affiche du comité Espagne Libre de Louis Lecoin.
Autres
articles :
Le Front Populaire 1936 :
Témoignage
sur les grèves de 1936 ;
1936 : l'heure du syndicalisme révolutionnaire est arrivée (témoignages
des usines occupées);
L'échec
de la troisième CGT à Limoges (CGT-SR) 1924-1939 ; Blum
à l'action contre l'Espagne ouvrière ;
SOS pour l'Espagne. Editorial de Terre Libre 17 décembre 1936 ;
La révolution
espagnole d'abord ; 1937-1939, l'accueil des réfugiés espagnols en Bretagne (Interview de Pierre Petit, militant de la CGT) ;
La révolution
espagnole 1936 / 1939 :
Le 9 juillet 1936, le Front populaire choisit les Jeux Olympiques d'Hitler plutôt que les Olympiades populaires de Barcelone ;
1936, à la veille de la révolution ;
18
et 19 juillet 1936, la riposte ouvrière face au coup d'Etat fasciste
à Barcelone (racontée par Abel Paz) ;
Le 19 juillet
1936 dans les Asturies ; Eté
1936, la défense de Madrid (vue par Cipriano Méra) ;
L'autogestion et la construction d'une société libertaire :
La
CNT et l'éducation ; Amposta
village collectivisé (Catalogne) ;
Les collectivisations
en Espagne (A. Souchy) ; Calenda
: le communisme libertaire en Aragon ;
les coopératives
dans les collectivités libertaires en Aragon 1936 1939 ;
Gaston Leval et l'Espagne libertaire ; Principes
et enseignements des collectivisations (G. Leval)
Les industies
collectivisées (Vernon Richard) ;
Pourquoi les taxis
de Barcelonne sont-ils rouges & noirs ? ;
Mujeres
libres (femmes libres) ; Portraits
de femmes anarchistes ; Femmes
dans la guerre et dans la révolution ;
Les FIJL et la révolution
(Fédération ibérique des jeunesses libertaires)
;
1936/19..,
Estampe de la révolution Espagnole (témoignage d'une
femme dans la tourmente révolutionnaire).
Cinéaste
militant sur le front d'Aragon interview d'Adrien Porchet ;
l'industrie du
spectacle socialisée à Barcelone (témoignage
de L. Mercier Véga) ;
1936-1939,
cinéma guerre et révolution en Espagne : Ni Hollywood !
Ni Moscou ! SOS pour l'Espagne. Editorial de Terre Libre 17 décembre 1936 ;
Guerre civile ou/et
Révolution en Espagne 1936 - 1939
?
Mai 37 : la contre révolution
stalinienne ; la
Tchéka en Espagne ; les
fossoyeurs de la révolution ? ;
les milices anarcho-syndicalistes,
la militarisation et la discipline ;
la Colonne Durruti
; Ortiz un général
sans Dieu, sans Maître ;
Structure et organisation
de la Colonne de Fer (Columna de hierro) ;
Le Plénum
des colonnes confédérales et anarchistes Février
1937 ;
A propos du film de
Ken Loach "Land et Freedom" ; 1937,
les crimes staliniens en Aragon (Gaston Leval) ;
Lettre ouverte
à la Camarade Frederica Montseny, avril 1937 (C. Berneri) ;
Biographies
:
Camillo Berneri
et Francisco Barbieri ; Buenaventura
Durruti ; Jose
Ester Borras et le "réseau d'évasion Ponzan" ;
Armand
Guerra cinéaste anarchiste
;
Mohamed Sail :
la kabylie libertaire ?
Ramon Acin, artiste
anarchiste espagnol fusillé par les franquiste en juillet 1936
;
A
Lire :
Dans
la mêlée sociale (Nicolas
Faucier) ;
l'Espagne Libertaire de Gaston Leval
(Editions
du Monde Libertaire)
;
L'espagne libertaire (Revue
La Rue N° 37)
;
le Front Populaire à travers le libertaire (Editions
du Vent du ch'min)
;
Front populaire, révolution manquée
(Daniel Guérin)
;
Espagne 36. Les affiches des combattant-e-s de la Liberté ! (co-édition Libertaires et Monde Libertaire)
|