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1936, à la veille de la révolution espagnole

Au début de l'année 1936, la situation internationale est partout lourde de menaces et se dégrade rapidement. Sur le plan économique et social, la crise de 1929 n'a pas encore été résorbée. Certes des signes de reprise se manifestent ici ou là, mais dans des pays comme la France, là où la crise s'est manifestée plus tardivement, les activités sont loin d'être rétablies et les queues devant les soupes populaires sont toujours une triste réalité.

La marche du fascisme dans le monde
Mais que dire alors de la situation politique ?
Depuis la poussée révolutionnaire de l'après-guerre et la victoire de la révolution russe, partout la réaction a repris le dessus, acculant le prolétariat à une situation défensive quand celui-ci n'est pas brisé par la force. La liste des régimes fascistes ou fascisants des années trente est impressionnante. Dans l'espace d'une quinzaine d'années, la "marche du fascisme dans le monde", selon une expression de Luigi Fabbri, n'a fait que s'élargir.
Circonscrit au départ à la seule Italie, le fascisme avait pu pendant un moment illusionner sur sa nature les révolutionnaires eux-mêmes et laisser croire qu'il s'agissait d'un phénomène limité et localisé à des pays aux institutions "fragiles" telle justement l'Italie de l'après-guerre.
Hélas ! Il faudra vite se rendre à l'évidence devant la déroute des régimes libéraux et démocratiques. Incapable de faire face à la poussée révolutionnaire des travailleurs, la bourgeoisie se servira des troupes fascistes comme d'un moyen d'action extra-légal pour mener à bien une réaction que les appareils répressifs de l'Etat n'étaient plus en mesure d'accomplir tout seul.
Mais le fascisme, n'était pas que cela.


Loin de se révéler un phénomène transitoire, il donna la preuve qu'il savait non seulement prendre le pouvoir mais aussi le garder, en imposant à tout et à tous sa logique de domination totalitaire. "Le capitalisme, comme le soulignait Fabbri, qui à ses débuts avait eu besoin d'une certaine liberté pour son développement (...), arrivé à l'apogée de sa puissance... ressent le besoin opposé de limiter ou de supprimer ces mêmes libertés préconisées par le passé."
" La guerre du fascisme contre la liberté, en concluait-il, n'est plus seulement comme à ses débuts résistance à la future révolution sociale du prolétariat, mais carrément guerre à la modernité, la négation de toutes les révolutions passées, une lune féroce contre les conquêtes réalisées par les peuples en un siècle ou deux d'efforts inouïs.
La nature " totalitaire " du fascisme ne pouvait être mieux saisie, cependant confronté à ce nouveau type de répression, le mouvement ouvrier aura du mal à prendre conscience du danger et les défaites s'accumuleront aux défaites.

Méconnaissance de la " nouveauté " du phénomène, tendance à sous-estimer son ennemi, mais aussi division de la classe ouvrière écartelée entre l'oeuvre bornée et sectaire des partis communistes et les trahisons répétées des forces social-démocrates qu'il s'agisse de l'Italie ou de l'Allemagne, dans les deux cas la division des travailleurs et la poursuite de stratégies imbéciles par les politiciens de gauche avaient grandement ouvert les portes au fascisme.

La guerre revient
La victoire de Hitler en Allemagne marque à cet égard un tournant car elle va ouvrir définitivement les yeux à ceux qui s'illusionnaient encore sur la réalité de la menace fasciste pour des pays comme la France ; elle révèle à tout le monde les dangers pressants et existants pour la paix en Europe et dans le monde. La guerre, fruit de l'agressivité fasciste certes, mais surtout de l'exacerbation des contradictions entre Etats impérialistes, redevenait d'actualité.
Dans ces conditions, continuer à faire confiance aux régimes démocratiques pour s'opposer au fascisme, soit pire encore tomber dans le piège de l' union sacrée des forces libérales prêtes à marcher pour une guerre préventive contre l'Allemagne ou l'Italie, ne pouvait être qu'une stratégie suicidaire pour la classe ouvrière.
Le naufrage de la Société des Nations face aux visées du colonialisme mussolinien sur l'Ethiopie avait rendu manifeste en tout cas le refus et l'incapacité de la part des démocraties européennes de contrer en quoi que ce soit le fascisme, à condition que celui-ci ne s'attaque pas directement à ses intérêts directs. De cela se rendaient parfaitement compte les militants libertaires qui en France notamment, à partir de 1934, mènent une vaste campagne de mobilisation populaire en refusant de dissocier la lutte contre le fascisme de la lutte contre les causes de guerre.
Mais devant les dangers conjugués, la marge de manoeuvre dont pouvait disposer les compagnons était des plus étroites. Marginalisés, isolés sur l'échiquier politique, ils furent souvent le sujet privilégié de la réaction fasciste, bolchevique ou " démocratique " qui les frappait durement un peu partout dans le monde.

Front populaire ou révolution sociale
En 1936, cependant le prolétariat mondial n'est pas encore vaincu partout et n'a pas encore dit son dernier mot car cette année voit aussi une réunion de luttes et d'espoirs pour le mouvement ouvrier. La lutte n'est pas morte et est même vivace autant en France qu'en Espagne, mais elle se ressent du malaise dans lequel le mouvement ouvrier se trouve pour riposter efficacement.
En France, face à la tentative fasciste du 6 février et à l'essor des Ligues, un puissant mouvement de riposte unitaire se dégage pour barrer la route au fascisme.
En Espagne, pendant toute l'histoire de la deuxième République, même aux moments les plus durs de 1934 et 1935, les militants anarchistes et les ouvriers organisés dans la C.N.T. ne cesseront d'impulser le combat ou de déclencher des mouvements à caractère insurrectionnel. La victoire électorale des partis de gauche en Espagne comme en France au cours des premiers mois de 1936, en dehors de toute autre considération, indique clairement la volonté et la détermination dont les travailleurs faisaient preuve.

Mais la réalisation de Fronts populaires, sous la direction des socialistes et des communistes, ne pouvait cependant en aucune manière (les faits ultérieurs le prouveront amplement) constituer une riposte efficace aussi bien envers les menaces fascistes que contre les dangers de guerre.
"Alliance politique" de partis en vue de la réalisation d'un programme minimum de gouvernement, ils vont constituer plutôt une tentative de canaliser la lame de fond unitaire vers des objectifs politiques et détourner les masses de la révolution sociale.
Seule l'action directe des travailleurs pouvait débloquer la situation comme le montreront les grèves sur le tas en France de juin 36, mais surtout le soulèvement populaire en Espagne comme riposte au coup d'Etat fasciste.
Vu sous cet angle, l'épisode de la révolution espagnole peut-être envisagé en quelque sorte comme la bataille de la dernière chance pour sauver l'Europe et le monde d'un conflit dont le seul grand perdant sera le prolétariat.

Son enjeu dépassa donc largement, dès le départ la seule situation ibérique et d'ailleurs, les gouvernements tant "démocratiques" que "fascistes" ne s'y tromperont pas en faisant de celle-ci le premier banc d'essai des affrontements à venir. Tout comme les "révolutionnaires" qui vinrent apporter leur soutien "actif " à la cause des travailleurs espagnols.
La guerre d'Espagne ne saurait être en aucun cas appréhendée comme une lune pour ou contre le fascisme, mais bien comme la dernière tentative pour le prolétariat révolutionnaire de s'opposer à la réaction en faisant la révolution sociale.

Gaétano Manfrédonia
Le Monde Libertaire

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