|
Voyons tout d'abord le panorama
que présente le pays. La fin de la guerre a appauvri la nation, la droite
tente d'utiliser les anciens combattants contre la gauche qui encourage
les revendications révolutionnaires : imiter la Russie qui est en train
de détruire le capitalisme. Depuis mai 1919 environ les syndicalistes,
certains marxistes (Gramsci) et les anarchistes discutent et répandent
l'idée des conseils d'usine.
Au mois de mars 1920 de nombreuses usines sont occupées à Milan, à Turin,
les paysans prennent les terres des grands propriétaires au sud. Mais
le parti socialiste et le syndicat qu'il domine et qui regroupe la plupart
des travailleurs, ne font rien, le mouvement isolé est vaincu, les usines
et les terres sont rendues par la police à leurs propriétaires.
En août, les grèves se multiplient, et les patrons d'usines se décident
au lock-out, à fermer les usines. Spontanément les ouvriers empêchent
ce mouvement en occupant les usines. Plus d'un demi-million de travailleurs
sont dans les lieux de travail. Un témoin décrit : Les patrons et leurs
représentants furent mis à la porte, certains partirent spontanément,
après avoir nommé un conseil officiel d'administration parmi les ouvriers.
Des techniciens firent cause commune avec les travailleurs et restèrent
à leur poste. Mais beaucoup préférèrent s'en aller avec les patrons, ou
furent chassés car leur fonction allait de pair avec celle de patron ou
actionnaire.
Dans chaque usine, des décisions furent prises pour pouvoir continuer
la production indépendamment de la direction patronale. Des conseils d'usines
se constituèrent, là où il n'y en avait pas encore, et prirent la direction
technique des établissements. Certains ouvriers plus capables prirent
le poste des employés absents; les équipes et le travail furent organisés.
"Les ouvriers s'armèrent.
Ils transportèrent dans les ateliers les réserves d'armes et de munitions
d'usines de guerre occupées. Des armes furent achetées. Certains ateliers
en fabriquèrent. En quelques jours toutes ces usines étaient devenues
autant de forteresses, petites ou grandes. Quand une équipe travaillait,
l'autre veillait avec fil de fer barbelé, sentinelles, etc. La nuit, la
surveillance était encore plus intense, avec le renfort des ouvriers qui
ne travaillaient pas et des éléments révolutionnaires."
Dans les grandes villes, il y avait également des organes embryonnaires
de liaison entre les usines, mais à dire vrai bien insuffisants. Les liaisons
entre les usines des différentes provinces étaient encore plus insuffisantes,
et aux mieux faites par la presse et des envoyés.
" On tenta également de continuer les services d'échange et de vente de
produits et de fournitures de matières premières. On réussit en certains
endroits, mais sur une petite échelle malgré l'aide des cheminots et des
ouvriers du transport. On vit que c'était là le point faible qui empêchait
la prolongation du mouvement et le limitait aux seules industries de la
métallurgie (1). "
Tandis que les ouvriers s'organisaient
et préparaient une nouvelle société, le parti socialiste et son syndicat
de masse (2) se réunissaient.
Le 10 septembre la solution
insurrectionnelle et révolutionnaire était écartée.
Le 15, le Premier ministre annonçait la création d'une commission paritaire
d'étude (3) afin de préparer un projet de loi sur l'intervention des ouvriers
dans le contrôle technique et financier et dans l'administration des entreprises
" (4).
Les anarchistes écrivaient : " Travailleurs, une occasion plus favorable
que celle-ci -pour tenter d'obtenir la libération définitive- ne s'est
jamais présentée jusqu'à présent, et nous ne pouvons savoir si et quand
elle se représentera, ne la laissez pas passer en vain !
Aujourd'hui vous êtes la force, et l'impuissance du gouvernement contre
votre volonté est évidente. "
" Osez encore, osez plus et la victoire ne pourra manquer ! (5). "
Cependant les patrons et l'état-major syndical arrivaient un accord, la
base devait se prononcer par vote secret. La discipline syndicale étant
grande, le résultat ne faisait pas de doute.
" Ouvriers ! Avant d'abandonner les établissements, réfléchissez bien
à tout, sauvez tout !
Dehors, la police vous
attend. Ne vous rendez pas avec armes et bagages. Les saboteurs de la
révolution seraient trop contents (6). "
Le 23 et le 24 le vote avait
lieu, le 25 les ouvriers sortaient, les patrons reprenaient leurs usines.
Deux ans plus tard, Mussolini prenait le pouvoir, la plupart des membres
de l'état-major syndical devinrent députés fascistes. En dépit des défauts
relevés par le témoin (absence de liaison et de distribution véritables)
les conseils d'usine avaient montré deux choses :
a) le caractère révolutionnaire des occupations et la fable de la cogestion;
b) le caractère pratique des occupations : la production et la distribution
continuaient.
LA
POLEMIQUE SUR LES CONSEILS
Le mouvement des conseils
trouva sa route barrée par deux forces de l'ordre : les groupes de la
grande industrie, et les hiérarchies syndicales.
Autant les premiers que les seconds tendaient à conserver une structure
déterminée de la société italienne : les Olivetti, les Agnelli et les
Pirelli entendaient conserver leurs monopoles, leur prestige et leur hégémonie
àl'intérieur et en dehors de l'usine; les Colombino, les d'Aragona, les
Baldesi entendaient préserver l'équilibre, grâce à leur médiation, instauré
dans les rapports de travail, et le droit exclusif de représenter les
travailleurs auprès de leur ennemi de classe et de l'État. (5)
Le mouvement changea cette situation, et frappa au coeur plus qu'au portefeuille
l'organisation capitaliste, en enlevant toute autorité aux organisations
syndicales, en les remplaçant par une forme d'organisation ouvrière plus
adéquate au mouvement révolutionnaire.
Nous verrons plus loin la résistance des entrepreneurs piémontais; mais
non moins âpre fut le ressentiment des cercles confédéraux syndicaux,
effrayés de voir leurs positions reculer dans le Piémont. Dans Battaglie
Sindicali, organe de la C.G.L., le mouvement des conseils fut soumis à
de violentes attaques et dénoncé comme un réveil, et une soudaine éruption
d' anarchisme.
C'était alors une méthode assez répandue, dans tout le camp social-réformiste
européen, d'accuser d'anarchisme tous les mouvements révolutionnaires,
des Spartakistes en Allemagne, jusqu'au Bolchevics en Russie. Même le
groupe de l'Ordine nuovo et avec lui toute la section turinoise du parti
socialiste, fut l'objet de dures attaques dans ce sens, non à cause de
la présence dans le mouvement des conseils d'anarchistes déclarés, mais
à cause de son énergique défense du droit de tous les travailleurs, syndiqués
ou non à participer aux conseils. L'Ordine nuovo répondit à ces critiques,
en démasquant les fonctionnaires syndicaux, qui ne cherchaient qu'à avoir
des gens qui ont une carte, des moutons et non des militants ouvriers
décidés à défendre et à affirmer concrètement dans l'usine, les droits
de leur classe.
Cette polémique à l'intérieur du parti socialiste s'approfondit jusqu'au
congrès de Livourne qui dévia la querelle sur la question formelle de
l'adhésion à l'internationale de Moscou. Plus riche, au contraire, fut
la polémique à l'intérieur même du mouvement des conseils ; entre les
groupes qui comme l'Ordine nuovo de Turin et le Soviet de Naples se dirigeaient
vers la fondation du parti communiste italien, et ceux qui se rassemblaient
autour de l'U.S.I. (syndicaliste révolutionnaire) et de l'U.A.I. (Union
anarchiste italienne), le débat fut riche et fécond.
Commençons par l'Ordine nuovo.
Dans la première série du journal qui va du 1er mai 1919 jusqu'à la fin
de 1920, on peut sentir deux périodes, qui correspondent à deux influences
: celle de Tasca d'abord, puis celle de Gramsci. Tasca bien qu'au début,
farouche défenseur des conseils, était un esprit confus et imprécis, si
bien qu'en un laps de temps relativement court, il changea souvent de
courant (rappelons qu'il passa ensuite à la social-démocratie. Une polémique
avec l'anarchiste Garino l'amena à écrire un article dans l'Ordine nuovo
où il soutenait la thèse selon laquelle le syndicat devait d'abord défendre
les intérêts de l'ouvrier comme salarié (pour Garino, il devait développer
une conscience de producteur chez l'ouvrier), mais où surtout transparaissait
l'idée que le conseil devait s'insérer dans les cadres syndicaux et être
subordonné à eux.
Gramsci, dans le numéro suivant, répondit que le conseil d'usine est le
début historique du processus qui conduit à la fondation de l'Etat ouvrier,
mais qu'il doit être autonome. II se plaçait ainsi entre Garino et Tasca;
ce dernier leva alors le ton et proclama sa foi dans la dictature du prolétariat,
son opposition à la démocratie ouvrière; le conseil doit être l'instrument
du parti; il traita Gramsci de syndicaliste et d'a anarchiste !
Tasca s'éloigna alors du journal dont ce fut alors la période a gramsci
n. Il nous faut aussi mettre l'accent sur les interventions de Bordhiga
dans le journal de Naples, le Soviet; celui-ci souleva le problème du
pouvoir politique, qui intervient et qui brise toute tentative d'édification
du socialisme par le bas comme les conseils, lorsque ceux-ci ne sont pas
immédiatement et graduellement incorporés par l'ordre bourgeois. L'objection
était juste, mais Bordhiga, prisonnier de vieilles formules, ne parvenait
pas à résoudre le problème du pouvoir, sinon dans le sens de sa conquête,
du moins dans celui de sa destruction; c'est pourquoi il ne pouvait saisir
la fonction immédiatement positive des conseils dans le cours de la destruction
de l'Etat, opérée par le mouvement politique de la classe.
LA
CONTRIBUTION DES ANARCHISTES
La contribution des anarchistes
à l'élaboration de la théorie des conseils peut se résumer à deux apports
essentiels.
a) C'est seulement dans le cours d'une période révolutionnaire que les
conseils d'usine peuvent avoir une véritable efficacité, et se constituer
en moyens valables pour la lutte des classes et non pour la collaboration
de classes. En période contre-révolutionnaire les conseils finissent par
être limités par l'organisation capitaliste car celle-ci n'est pas toujours
opposée à la cogestion morale de la part des travailleurs. C'est pourquoi
avancer l'idée des conseils dans une période contre-révolutionnaire signifie
porter. gravement préjudice à la formule même des conseils d'usine comme
mot d'ordre révolutionnaire.
b) Les conseils ne résolvent qu'à moitié le problème de l'Etat. Ils vident
celui-ci de ses fonctions sociales, mais ils ne l'éliminent pas; ils vident
l'appareil étatique de son contenu sans le détruire. Mais puisque l'on
ne peut vaincre l'État en l'ignorant, parce qu'à chaque instant il peut
faire sentir sa présence en mettant en mouvement son mécanisme de répression
et de sanction, il convient de détruire aussi ce mécanisme. Les conseils
ne peuvent accomplir cette opération, et pour cela, il faut l'intervention
d'une force organisée, le mouvement spécifique de la classe qui mène à
bien une telle mission. C'est seulement ainsi que l'on peut éviter que
le bourgeois, chassé par la porte dans ses vêtements de patron ne rentre
par la fenêtre déguisé en flic.
Ceci montre que la question soulevée dans la querelle entre l'Ordine nuovo
et le Soviet peut être résolue; ceux de l'Ordine nuovo sous-estimaient
le problème de l'État en ce sens qu'ils avaient tendance à ne pas s'en
occuper; ceux du Soviet le surestimaient car ils voulaient s'en emparer,
tandis que les anarchistes le plaçaient au centre de leurs préoccupations
pour réaliser sa liquidation, sur le terrain politique.
Les occasions de discuter ces thèses furent nombreuses; la première fut
offerte par le congrès national de l'Union syndicale italienne (U.S.I.)
qui se tint à Parme en décembre 1919. Les conseils avaient donné leur
adhésion à cette union et avaient envoyé un représentant (l'ouvrier de
Turin, Matta). On y parla pour et contre les conseils, mais pas toujours
avec une connaissance suffisante du sujet. Cependant, à l'issue des débats
une importante résolution fut approuvée, qui condensait les observations
positives des débats.
Avant de lire cette résolution il nous faut donner quelques précisions
en ce qui concerne l'U.S.I. On a souvent dit et cru que l'U.S.I. était
anarchiste peutêtre parce que le nouveau secrétaire Borghi était déjà
connu comme militant anarchiste. L'U.S.I. ne pouvait se dire anarchiste
pour le simple fait qu'il n'y avait pas de sélection idéologique mais
un recrutement ouvrier sur la base du métier. Cela n'empêche que lorsque
ce syndicat se plaçait en dehors de la conquête de l'Etat, repoussait
toute participation aux organismes de discussion avec le patronat, et
se refusait à la conquête parlementaire, pour pratiquer sa tactique de
l'action directe, ce syndicat était considéré et se considérait lui-même
inspiré des vieilles idées de la première internationale, c'est-à-dire
d'inspiration anarchiste.
EVOLUTION
ET FIN DU MOUVEMENT
Au fur et à mesure du développement
des conseils, la réaction s'organisa. Dès le printemps 1919, à Turin,
à l'initiative d'Olivetti, un syndicat patronal de l'industrie se constitua.
En mars 1920 une conférence des représentants de différents syndicats
patronaux de plusieurs régions du pays décida de réduire les conseils
à Naples des usines furent évacuées après usage de mitrailleuses et de
canons. Fin mars, Fiat fut occupé, les industriels de Turin fermèrent
les usines.
Le 14 avril la grève générale fut proclamée dans le Piémont. Le gouvernement
envoya l'armée, mais les ports et les gares étant en grève, elle allait
lentement. La question d'une grève générale insurrectionnelle fut posée
par les conseils d'usine de Turin, l'Union syndicale italienne et les
anarchistes. Une délégation des conseils contacta le conseil national
du parti socialiste à Milan (ce conseil aurait dû se réunir à Turin, mais
il y avait... la grève et 20 000 policiers et soldats), et lui demanda
quelle était son attitude : elle reçut un refus catégorique.
Le 24 avril, après un mois de grève des métallurgistes et dix jours de
grève générale dans le Piémont, le patronat triompha et les premiers groupes
fascistes financés par eux apparurent. En septembre la situation était
différente : il ne s'agissait pas d'un problème revendicatif, mais de
l'expropriation et de la gestion ouvrière, ainsi que du contrôle.
Vu le refus révolutionnaire
de la C.G.L., le mouvement se termina par un accord obtenu après des pourparlers
entre les bureaucraties syndicales et patronales. Cependant au cours de
la lutte, la présence des conseils d'usine amena deux résultats importants
:
a) Accentuation du caractère révolutionnaire des occupations et refus
du contrôle ouvrier selon des normes légales ;
b) Là où ils existaient, les conseils d'usine ne firent pas seulement
une occupation symbolique, mais réelle : au milieu de mille difficultés
techniques et financières, ils maintinrent dans les ateliers un rythme
de production normale ou presque normale.
Ainsi à l'Officine Galileo de Florence (dont un camarade était secrétaire
de la commission interne) la production demeura à 90 % .de la normale.
Avril et septembre 1920 n'amenèrent pas de victoires profondes des ouvriers
et des paysans : la réaction et les possédants s'organisèrent. Bientôt,
ils disposèrent d'une force capable et décidée l'organisation des faisceaux
(fasciste). Le fascisme représentait l'aspiration de tranquillité économique
dont le patronat avait besoin, il était également nécessaire aux syndicalistes
de la C.G.L. débordés par les partisans des conseils. Ainsi le premier
ministre Giolitti et le "cégétiste" D'Aragona, signataires des
accords mettant fin aux occupations, se retrouvèrent dans le fascisme.
Mussolini fait la politique
du grand philosophe qui connaît les masses " (D'Aragona, cité par Ruggero
Zangrandi, II lungo viaggo attraverso il fascismo, Milan, 1963, p. 337).
Le refus de la lutte armée des révolutionnaires en situation de force
amena deux ans plus tard le fascisme, telle nous semble être une des premières
conclusions qui se dégagent dé ces événements.
(1) Fabbri Luigi,
tiré de a Umanità Nova " numéro spécial de septembre 1954.
(2) II s'appelle C.G.L. Confederazione Generale del Lavoro, même sens
que C.G.T.
(3) et (4) Voir Leonetti " Mouvements ouvriers et socialistes en Italie
" p. 140.
(5) " Umanità Nova r éditorial du 8 septembre.
(6) Idem 20 septembre
Autres
articles sur le sujet :
Congrès
de l'USI et de l'Union anarchiste 1919 1920 ;
Anarchisme
et banditisme (articles de Malatesta ; Malatesta
(Biographie);
Déclaration
du congrès de Berlin (décembre 1922-janvier 1923)
Camillo
Berneri et Francisco Barbieri ;
A lire
:
Malatesta écrits choisis ; Réponse à la plate
forme ; La pensée de Malatesta ;
Dictature et révolution de Luigi Fabri (Edition de Monde libertaire)
|