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Depuis le congrès,
en septembre 1922 à Saint-Etienne, de la C.G.T.U. où la motion Pierre
Besnard de défense d'un syndicalisme libre, autonome par rapport aux partis
politiques a été battue par la motion Monmousseau, et surtout depuis celui
de novembre 1923 à Bourges, les rapports des anarcho-syndicalistes et
des anarchistes avec les communistes et leurs compagnons de route sont
extrêmement tendus. Cette tension éclatera le 11 janvier 1924 dans le
sang, celui des anarcho-syndicalistes. Dans la salle de réunion de la
Grange-aux-Belles, un des lieux historiques du syndicalisme parisien se
tient à cette date, un meeting présidé par le "capitaine" Treint, fidèle
porte-parole de la Ligue Bolchevique.
Le sujet à l'ordre du jour est d'actualité : l'anarcho-syndicalisme.
Treint, secrétaire général du P.C. après la démission de Frossard, toujours
du bon côté lors des intrigues moscoutaires, ne brilla jamais, pour le
grand stratège qu'il se croyait être, par sa finesse, il fut l'inventeur
de la formule "plumer la volaille socialiste", désignation de la finalité
du " Front Unique Socialiste-Communiste ".
Ainsi d'entrée de jeu, il attaqua violemment les anarcho-syndicalistes.
Evidemment, de nombreux compagnons étaient venus assister au meeting et
y apporter la contradiction, si besoin était. Pratique courante à l'époque.
La regrettée May Picqueray fut de ceux-là et c'est son témoignage que
nous reproduisons ici .
Lepetit, Lefèvre
et Vergeat délégués par la CGT en 1921 pour évaluer
la situation russe. Déçus par ce qu'ils voyaient, ils n'en
reviendront jamais.
A l'entrée, je rencontre Bernard,
secrétaire du syndicat des gantiers. Il porte son grand chapeau noir et
sa cape. Il n'est plus tout jeune, la soixantaine ? Impossible de le dire.
A la tribune, le " capitaine " Treint déverse sa bile et attaque violemment
les anarcho-syndicalistes. Tout à coup une voix s'élève, venant du fond
de la salle, près de l'estrade, une voix qu'on connaît bien.... " Vive
l'anarcho-syndicalisme ! " suivie presque aussitôt d'un appel au secours
: " A moi, les copains ! "
C'est Boudoux, un militant du S.U.B. Les jeunes gardes qui protègent l'estrade
lui tombent dessus à bras raccourcis. Suivie de Bernard, je fonce vers
le lieu de la bagarre, bousculant ceux qui se trouvent sur notre passage.
Nous nous retrouvons une quinzaine de camarades dans ce coin, et arrivons
à dégager Boudoux.
Avec les sièges des premiers rangs, dont nous avons chassé les occupants,
nous faisons une barricade, et nous nous battons par-dessus, contre les
jeunes gardes armés de matraques. Je suis venue les mains vides ; j'enlève
ma ceinture de cuir, l'enroule autour de mon poignet et prends place dans
la bagarre.
Près de moi, un grand gars vêtu de velours côtelé, portant casquette,
joue des poings.
Tout à coup, la voix de Treint ordonne aux jeunes gardes d'arrêter le
combat : " Arrêtez, cela suffit ! " Les jeunes gardes s'écartent et du
podium, les balles partent et nous sifflent aux oreilles.
Dans la salle, c'est la panique, les gens fuient vers la sortie, ou se
piétinent, les sièges sont brisés, les vitres aussi.
Ce n'est pas beau à voir... Dans notre coin, nous nous comptons. Une quinzaine
environ.
Certains copains sont allongés sur le sol. Tout à coup, Poncet, que nous
appelions " le plombier ", s'écroule près de moi, le long du mur (insoumis,
il vivait sous un nom d'emprunt, et je n'ai connu son véritable nom qu'après
sa mort). Je lui tapote la joue, croyant à un malaise. " May, je suis
touché ", je ne vois rien. J'ouvre sa veste, au-dessus de la ceinture,
le sang coule... Il a deux balles dans le ventre. Puis il tombe sur le
côté.
On le transporte vite au dispensaire qui se trouve dans la cour, devant
la gravité de son état on appelle l'ambulance de l'hôpital Saint-Louis,
qui se trouve à deux pas. Il mourra dans la nuit.
Clot, ce grand garçon à casquette qui se trouvait près de moi pendant
la bagarre, s'était élancé vers la tribune d'où partaient les coups de
feu. Arrivé au pied de celle-ci, il s'écroule à son tour, tué d'une balle
tirée de haut en bas, qui lui traverse la casquette et le crâne. Son corps
sera enlevé par la police un peu plus tard.
D'autres camarades sont blessés.
Charlot, le concierge de la salle C.G.T., de l'avenue Mathurin-Moreau,
ancien charpentier en fer qui boîte déjà à la suite d'un accident du travail,
a une balle dans la cuisse. On évacue les blessés et ça discute dur sur
ce qui vient de se passer.
A la faveur de la bousculade, et leur forfait accompli, Treint et ses
acolytes avaient quitté la salle. Celle-ci fut mise sous séquestre par
la police accourue, commissaire en tête.
Le lendemain, l'Humanité raconte
les faits à sa façon et accuse les anarcho-syndicalistes d'être venus
en force pour saboter la réunion et d'avoir utilisé contre eux des armes
à feu. Malheureusement pour eux, on ne trouve de trace de balles que dans
le coin où s'étaient regroupés nos camarades, d'après les résultats de
l'enquête, et toutes à hauteur d'homme.
Nous sommes convoqués à quelques-uns à la P.J. (on essaye de me faire
dire le nom ou les noms de ceux qui ont tiré. Et pour cela tous les arguments
sont employés).
Ce n'est pas mon rôle de dénoncer qui que ce soit. Que le ou les coupables
se dénoncent. Qu'ils aient le courage, ou que la police dont c'est le
travail, les démasque.
Il n'y a jamais eu d'arrestation, ni d'inculpation... Je rencontrais un
des tireurs presque chaque jour et le traitais d'assassin.
Il ne bronchait pas, mais est-ce le remords ? Il me semblait que ses cheveux
blanchissaient.
Les bolcheviks n'assassinent pas qu'en Russie !
Comble de cynisme, un délégué du P.C. alla trouver la famille Clot, présenta
la chose à sa façon et le P.C. fit à Clot de magnifiques funérailles...
après l'avoir assassiné !
Il fallait bien sauver la face ! "
May Picqueray
May dans les
années 1970
Autres
articles :
le
mouvement anarchiste dans les années 30
; Louis Lecoin ,
Le
congrès de la CGT à Lille 1921 ;
Mollie Steimer ;
Le front Populaire à travers le Libertaire ; la
naissance de la CGT -U, St Etienne 1922 ;
Le
libertaire (journal
des anarchistes entre les deux guerres)
; 1924
: l'année syndicale
;
l'affaire
Lepetit, Lefèvre, Vergeat (1921) ;
L'échec
de la troisième CGT à Limoges (CGT-SR) 1924 1939
;
A
lire :
May la réfractaire (Mémoires)
A
voir :
Ecouter May Piqueray (VHS
Bernard Baissat)
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