autres articles
& bibliographie
sur le sujet

Le congrès constitutif de la CGT-Unitaire
Saint-Étienne 26 juin / 2 juillet 1922.
L'affrontement anarchistes / bolcheviks sur le terrain syndical
.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


En ce commencement de l'été 1922 se retrouvent, à Saint-Étienne, les syndicats et les militants révolutionnaires de la CGT exclus de la confédération par la tendance réformiste réunie autour de Léon Jouhaux.

Ce premier congrès doit déterminer les règles de fonctionnement de la nouvelle centrale syndicale, son orientation, son affiliation internationale. Sur toutes ces questions, les militants s'affrontent, libertaires et "besnardistes" contre groupe de la Vie ouvrière et communistes.
Quasi oubliées aujourd'hui, ces assises marquent une étape importante de l'évolution du mouvement ouvrier français. A l'issue de ces quelques jours débats passionnés, le courant syndicaliste révolutionnaire fédéraliste et indépendant est minorisé face au PCF en formation.

Ce sont quelques dizaines de délégués qui se retrouvent en cet été de 1922 à Saint-Étienne pour le congrès constitutif de la Confédération générale du travail unitaire ; quelques-uns d'entre eux, comme Monmousseau, Semard, Frossard, Lecoin ou Besnard laisseront leu nom dans l'histoire. Ils sont porteurs de 1165 mandats, c'est-à-dire d'autant de syndicats puisque, selon les principes du syndicalisme révolutionnaire, " chaque syndicat représenté au congrès n'aura droit qu'à une voix ".

La scission syndicale est consommée depuis les derniers jours de 1921. Le bureau provisoire de la nouvelle confédération, (Toti, Besnard...) issu directement du comité central des comités syndicalistes révolutionnaires (CSR), a dû reconstruire, en quelques mois, la maison syndicale éclatée. Les documents préparatoires au congrès résument tous ces efforts, tournées de propagande et de reconstitution d'organisations là où les syndicats ont choisi de demeurer dans la vieille CGT. Un projet de statuts est proposé qui formule ainsi le but du syndicalisme :
Le syndicalisme poursuit, par la lutte de classes, la Libération des travailleurs qui ne sera réalisé que par la transformation totale de la société actuelle , et ne s'accomplira que par la suppression du patronat l'abolition du salariat, la disparition de l'Etat
.
Il y a tout lieu de penser que Pierre Besnard est l'auteur principal de ces lignes qui définissent clairement le syndicalisme comme antiétatique.

Selon l'ordre du jour élaboré pu la commission administrative provisoire, le débat sur les statuts devrait intervenir en troisième partie du congrès, après l'adoption du rapport de la commission des mandats et un vote sur les rapports confédéraux présentés par le bureau sortant. Ensuite viendraient le programme d'action et l'affiliation internationale.
Mais, dès la première séance, Pierre Sémard, un des syndicalistes de la Vie ouvrière proches des communistes, lance l'offensive contre les propositions du bureau provisoire, c'est-à-dire contre les syndicalistes révolutionnaires fédéralistes, en émettant le vœu que soit examinée en premier lieu la question de l'orientation syndicale. " Il y a, dit-il, un point sur lequel existe un désaccord c'est la disparition de l'État. " Besnard lui répond qu'avant de se donner une orientation, il faut discuter des règles de fonctionnement.
Un vote par délégués a lieu, qui donne raison à Semard par 178 contre 147.
Dès ce premier vote, les militants du PC et du groupe de la VO sont majoritaires.

affiche de Jules Grandjouan

Le syndicalisme ne suffit pas à tout

Gaston Monmousseau, alors secrétaire de la Fédération des cheminots, engage le fer.
Son intervention, déclare-t-il entend préciser
" l'esprit et la méthodes du mouvement syndical en reconstitution".
En particulier, il souligne son accord général avec la Charte d'Amiens dont "les principes sont toujours valables dans leurs grandes lignes… et tout particulièrement l'idée que le syndicalisme doit élargir son champ d'investigation et d'action au-delà de l'opposition purement corporative jusqu'à l'émancipation totale du prolétariat par la suppression du salariat et du patronat. En ce sens, le syndicalisme se suffit à lui-même. Pourtant, continue-t-il, s'il se suffit à lui-même, il ne suffit pas à tout, contrairement à ce que certains prétendent. Et les rapports que le syndicalisme établira avec des groupements révolutionnaires extérieurs devront être nettement définis ; il faut détruire, poursuit Monmousseau, cette légende d'une révolution se déroulant exclusivement sur le plan économique et, à ce propos, il importe de tenir compte de l'expérience de la révolution russe.
Partisans de l'adhésion de la CGT à l'Internationale syndicale de Moscou, nous revendiquons, précise-t-il, intransigeament l'autonomie de notre mouvement national vis-à-vis des partis; ne voulant point subordonner le mouvement International à notre point de vue, nom n'entendons point imposer l'autonomie syndicale aux organisations des autres pays qui par leur caractère, évoluent sur un plan tout différent du notre.

Enfin, Monmousseau conclut son intervention en proposant aux voix du congrès la résolution que les syndicats de la minorité ont présentée au Congrès de Lille de juillet 1921. Rédigée et adoptée par l'ensemble des syndicats de l'opposition révolutionnaire lorsque la CGT ne s'était pas encore brisée en deux tronçons, cette résolution expose d'abord longuement les principes du syndicalisme révolutionnaire en paraphrasant parfois la Charte d'Amiens.
Ainsi, la grève générale est le moyen révolutionnaire quelle préconise et elle affirme que le syndicat, " aujourd'hui groupement de résistance ", sera " dans l'avenir le groupe de production et de répartition, la base de la réorganisation sociale ". Sans oublier de préciser que dans l'œuvre revendicatrice quotidienne, " le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'amélioration immédiates telles que la diminution des heures de travail l'augmentation des salaires, etc. "
Les derniers paragraphes de ce texte exposent me orientation qui traite des problèmes du moment, en particulier des rapports que le syndicalisme doit entretenir avec les groupements extérieurs
.
Après avoir rappelé qu'il est une "force révolutionnaire " indépendante vis-à-vis des groupements politiques ou philosophiques, la résolution affirme que dans l'œuvre révolutionnaire, le syndicalisme,
"plaçant la Révolution au-dessus de tout système et de toute théorie, se déclare prêt à accepter l'aide de toutes les autres forces révolutionnaires. Cette collaboration [sera] non point permanente, mais circonstancielle avec les groupements extérieurs. " Enfin, la résolution proclame " que l'action commune peut se réaliser sans que se justifie la création de liens organiques et permanents entre les différents organismes et repousse toute idée de liaison organique qui ne peut être qu'une subordination voilée du mouvement syndical ".

Cette position indique déjà une inflexion de l'orientation traditionnelle du syndicalisme révolutionnaire de la Charte d'Amiens qui minorait l'action des " partis et des sectes philosophiques " pour réserver au syndicalisme le principal rôle dans la transformation sociale. Ici, au contraire, il s'agit d'appeler à la collaboration avec "Les autres forces révolutionnaires". Il s'agit bien sûr, dans l'esprit de Monmousseau et des amis de Pierre Monatte, du parti communiste et, en conséquence, de placer le parti à égalité avec le mouvement syndical. Dans un premier temps, serait-on tenté d'ajouter...
S'agissant de l'affiliation internationale, la résolution défend les mêmes conceptions formelles d'indépendance
: ... La CGT adhère à l'Internationale syndicale de Moscou à la condition expresse que les statuts respectent l'autonomie du syndicalisme français ; enfin, pour ce qui concerne l'ISR elle-même, le mouvement syndical français mandate ses délégués pour défendre, au sein des congrès internationaux, le principe de l'autonomie de l'ISR vis à vis de la IIIè Internationale communiste.

Faite par le peuple et pour lui

Le texte que Pierre Besnard propose au nom des syndicalistes révolutionnaires et des libertaires, quelques minutes après que Gaston Monmousseau a quitté la tribune du congrès, proclame : que la révolution à venir sera "économique", " faite par le peupLe et pour lui ", ou bien ne sera pas prolétarienne. Jusqu'ici continue-t-il, tous les soubresauts révolutionnaires des peuples, utilisés par les partis, n'ont eu que des effets politiques sans qu'il en soit résulté un changement notable de l'ordre économique et social. Besnard et ses amis entendent, à l'évidence, se poser en contradicteurs des affirmations positives que portent leurs frères ennemis de la Vie ouvrière à propos des bouleversements révolutionnaires de la Russie.
La nouvelle centrale syndicale, poursuit Besnard, afin de réaliser cette révolution économique, devra, comme le disait déjà la Charte d'Amiens, se transformer, du groupement de résistance qu'elle est aujourd'hui, en groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale, [...] Le syndicalisme représente à l'heure actuelle la force principale (et) à lui seul incombera -après une révolution- le grand devoir de prendre en main la production, la direction et l'administration de la vie publique et sociale".
Plus loin, la motion des syndicalistes révolutionnaires et des libertaires répète la même idée sous une autre forme :
Au capitalisme (...) rendu au terme de son évolution historique, le congrès prétend substituer le syndicalisme, expression réelle de la vie des hommes vivant en société. Rejetant le principe du partage des privilèges chers aux défenseurs de " l'intérêt général " -qui est celui de nos adversaires de classe- le syndicalisme continue sa mission. Il détruit les privilèges, établira l'égalité sociale, qui ne sera réalisée définitivement que par la suppression du patronat, l'abolition du salariat et la disparition de l'Etat buts concrets du syndicalisme.
Les paragraphes consacrés au " rapport du syndicalisme et de autres forces révolutionnaires " -autre pierre d'achoppement entre les deux grandes tendances de la nouvelle confédération- prolongent ces prémisses qui exigent pour le mouvement syndical la primauté sur toutes les forces se réclamant du mouvement ouvrier :
... Le syndicalisme doit vivre et se développer dans l'indépendance absolue, [..] il doit jouir de l'autonomie complète convient à son caractère de principale force révolutionnaire. Le syndicalisme acceptera les concours sincères et dévoués loyalement offerts. En revanche, il repousse toute idée de liaison ou de subordination d'une organisation à une autre.
Ces principes devront régir les orientations de la CGT-U s'agissant de son affiliation internationale. La place d'un mouvement syndical basé sur la lutte des classes ne peut être que dans une Internationale qui fera sienne cette orientation d'indépendance absolue dans l'administration, la propagande et l'action, tant sur le plan national qu'international. L'internationale syndicale ne peut être liée en aucune façon avec une organisation internationale politique.
En conséquence, le document présenté an congrès pu Besnard et ses camarades propose que la CGT-U soit représentée à la fois au IIe Congrès de l'Internationale Syndicale Rouge et au congrès syndicaliste international qui doit se tenir en cette fin d'année 1922, à Berlin : à seule fin d'établir la liaison entre ces deux regroupements pour créer l'unité syndicale internationale, car, dans l'intérêt de la lutte ouvrière contre la bourgeoisie, il ne saurait y avoir deux internationales syndicales révolutionnaires.

On a prétendu que le texte présenté M Pierre Besnard traduisait la formule "Tout le pouvoir aux syndicats", comme l'affirme Édouard Dolléans dans le deuxième tome de son Histoire du mouvement ouvrier. Il apparaît en effet que la motion des syndicalistes révolutionnaires et des libertaires du Congrès de Saint-Étienne illustre cette conception du syndicalisme qu'Emile Pouget avait défendue avec ses brochures le Parti du travail ou la CGT.
Cette théorie et cette pratique de l'organisation ouvrière s'opposent terme à terme aux postulats léninistes que la Révolution se a fait connaître à un nombre important de militants du syndicalisme révolutionnaire: syndicat ou parti; fédération industrielle ou agricole ou État; administration des choses ou dictature ?
Il faut se définir et choisir, dit en substance Pierre Besnard.


Premiers débats, premiers affrontements

Dès les premières interventions des délégués des syndicats, l'opposition entre les deux orientations se précise.
Par exemple, Olivier, du Syndicat des cheminots, définit nettement les questions en litige :

Premier point dit-il, si le syndicalisme se suffit à lui-même, il ne saurait, en se basant sur le terrain révolutionnaire, suffire à tout. Deuxième point, continue-t-il, la disparition de l'État : A notre sens, nous estimons qu'au lendemain de l'action révolutionnaire, l'État prolétarien est indispensable. plus loin, Olivier expose la raison fondamentale qui sous-tend ses affirmations : Nous ne pouvons par séparer les syndicalistes révolutionnaires français du syndicalisme révolutionnaire russe. Puisque nous sommes révolutionnaires, nous ne pouvons qu'être avec les révolutionnaires qui ont fait leurs preuves et le font chaque jour.
Ce raisonnement, apparemment réaliste, sera répété dans le mouvement ouvrier français jusqu'au commencement des années quatre-vingt...

Barthes, terrassier du Syndicat du bâtiment, lui répond :
Le syndicalisme est capable de se suffire à lui-même, il est la véritable pression du travail. Le syndicalisme a un rôle bien défini et bien supérieur au parti… Camarades du Parti, vous êtes de bons camarades, vous êtes honnêtes, vous êtes sincères, mais je vous répète ce que je vous disais au dernier congrès : j'ai l'impression que vous avez affaire à un tas de canailles !
Il y a dans le syndicat, des camarades communistes et des camarades anarchistes; mais quand ils sont dans le syndicalisme, ils savent surtout qu'ils sont des exploités et des travailleurs ; ils font alors de l'action directe au grand avantage du syndicalisme et des syndiqués. On n'a pas besoin d'un parti pour cette action. Que le parti fasse son action particulière, c'est son affaire, mais le syndicalisme doit faire lui-même l'action du travail de tous les jours... Ce sont les travailleurs qui forment les syndicats... Ce sont eux qui font l'action et par conséquent, i1 faut que ce soient eux qui dirigent cette action […], sans avoir besoin qu'on vienne leur donner des leçons !

Bouët, des instituteurs, donne sa définition des tendances qu'il croit distinguer dans le syndicalisme :
Les uns pensent que l'éducation est à la base de tout et qu'il faut former des hommes capables de se conduire eux-mêmes. Ils sont contre l'Etat bourgeois et contre l'Etat prolétarien même provisoire; ils sont anti-étatistes par essence et par définition, ils sont anarchistes ; ils ont leur place dans nos syndicats parce qu'ils sont des producteurs, porte qu'ils sont des travailleurs, et qu'ils veulent l'émancipation du travail.
Il sont syndicalistes, dits " purs " ; ils pensent que le syndicalisme se suffit à lui-même et suffit à tout, qu'il est au-dessus de tous les partis et même au-dessus de tout.
D'autres sont communistes, ils pensent qu'au lendemain de la révolution, il faut instituer un État prolétarien parce qu'il faudra lutter contres toutes les forces d'oppression du passé qui tenteront de reprendre le pouvoir et d'écraser la classe ouvrière cherchant à s'émanciper. Ils croient à la nécessité de la dictature du Prolétariat pendant une période plus ou moins longue, suivant les circonstances ; ceux-là aussi ont leur place dans nos syndicats parce qu'ils sont décider à travailler à l'émancipation du travail.
D'autres encore pensent que, par des réformes successives et progressives, les voies parlementaires ou toute autre voie, ils arriveront sans mesure violente, d'une manière naturelle et facile à émanciper le travail. Ce sont les réformistes. Ceux là aussi sont des travailleurs et veulent travailler par les moyens dont ils disposent et qui leur paraissent les plus convenable, pour la libération définitive du prolétariat.
Le bureau confédéral, continue Bouët, n'a pas été unitaire en ne respectant pas toutes ces tendances; le bureau confédéral a fait œuvre de " parti " en attaquant la Révolution russe ou plutôt ceux qui la dirigent. C'est le parti libertaire qui veut s'emparer des syndicats. Et il conclut que, pour lui, la conférence de Berlin apparaît comme l'embryon d'une troisième Internationale anarcho-syndicaliste.

Veber commence son intervention en rappelant que le congrès unitaire s'inspire de la Charte d'Amiens.
Où a-t-on puisé les éléments constitutifs de ce document ? Demande-t-il.
Dès son origine, le syndicalisme a été antiétatique. Des camarades poursuit-il, reprennent le discours des Guesdistes d'avant le conflit mondial; comme eux, ils veulent s'emparer du mouvement syndical pour donner à leur parti la puissance qui lui manque. Au contraire, les syndicalistes révolutionnaires pensent que la puissance du syndicalisme permet d'envisager la révolution, dans un but poursuivi par le syndicalisme et pas autre chose.
Les anarchistes ne veulent pas que l'organisation syndicale soit sous la tutelle de l'Union anarchiste; ils ne le veulent pas parce qu'ils sont des anarchistes et que s'ils n'admettent pas la tutelle des autres, ils refusent toute tutelle qu'ils pourraient s'octroyer sur les autres.
Puis, Veber répond, non sans pertinence, aux partisans de la dictature du prolétariat. En premier lieu, il rappelle que la nouvelle confédération comprend déjà 360000 adhérents, qui pourront s'augmenter de centaines de mille si les militants de tous les courants font du syndicalisme. Puis, il rappelle le caractère rationnel de l'organisation syndicale, de l'individu à la collectivité nationale, en passant par tous les échelons du mouvement syndical...
Camarades, croyez-vous que si la période révolutionnaire survenait, les organisations syndicales, qui recueilleraient des centaines de milliers de nouveaux adhérents, n'auraient pas plus de chances de réussir qu'un parti politique ? En période révolutionnaire, se reproduit ce que les militants constatent déjà en période de grève, les travailleurs [...] sont portés instinctivement vers le syndicat. […] Ils viendraient dans les assemblées syndicales pour participer avec nous à l'action révolutionnaire.
Tous ces camarades nous apporteraient leur propre puissance, leurs initiatives, leur responsabilité ; ils participeraient à l'action révolutionnaire de tout leur cœur; ils lui donneraient leur sang, leur vie ; et vous voudriez que, après leur avoir laissé entendre que la transformation sociale permettrait l'établissement d'une société où bien-être et liberté ne seraient pas de vains mots, vous voudriez qu'après avoir apporté leur effort destructif et ensuite leur effort constructif, vous voudriez, dis-je, qu'on leur enlève une partie des bénéfices qu'ils auraient pu acquérir au cours de l'action ! [..] Est-il possible d'assimiler (3) le mot dictature à cet autre mot prolétariat ?
Peut-on dire qu'il est possible d'instaurer la dictature du prolétariat ?
Vous savez bien que non, [..] cela est si vrai [..] que l'exemple que vous citez à chaque instant vous démontre que ce n'est pas la dictature du prolétariat, que c'est la dictature sur le prolétariat, et pis encore, la dictature de quelques hommes sur un parti.
(...) Il y a possibilité d'administrer les choses, parce que ce sont tous les êtres qui produisent tous les êtres qui vivent qui apportent à la collectivité leur activité, leur puissance, leurs connaissances; il y a participation effective de tous et par conséquent, il y a organisation rationnelle fédéraliste il y a administration des choses, contre la dictature. Il n'y a pas dictature parce qu'il n'y a pas de pouvoir fort et centralisé. Il n'y a pas de dictature, parce que la société de demain repose sur le travailleur. Il n'y a pas de dictature, parce qu'il n'y a pas de centralisation à outrance, parce qu'il n'y a pas le centre qui ordonne aux masses qui doivent obéir.

Enfin, Veber, au sujet de l'adhésion internationale de la CGT-U, cite une des thèses de l'Exécutif de l'Internationale communiste : Si le mouvement syndical a revêtu un caractère particulier, il faut avant tout songer à augmenter notre influence dans les syndicats, en permettant à notre fraction communiste de s'attaquer, après une bonne préparation, directement à la direction syndicale locale pour ou bien la renverser, ou bien la contraindre à mener la lutte organisée sur la base des mots d'ordre de notre parti.
Puis une citation de Trotski, extraite du Bulletin communiste :
Le PC doit soumettre à une critique continue et systématique, par les moyens de sa presse, de ses militants syndiqués, l'insuffisance du syndicalisme révolutionnaire pour la solution des problèmes fondamentaux du prolétariat. Et de conclure : Vous avez entendu cela ? Comprenez-vous cela ? Cela veut dire que pour eux le syndicalisme n'existe pas ; que pour eux le syndicalisme révolutionnaire doit disparaître, et je sais pourquoi ils veulent qu'il disparaisse. C'est parce que le syndicalisme est l'organisation qui interdira au parti politique, quel qu'il soit, de profiter du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière.

Gaston Monmousseau, au cours de ces assises, donna toute la mesure de son talent de tacticien de congrès. Alors que le débat portait essentiellement sur les concepts opposés de dictature du prolétariat et de disparition de l'État puis sur l'affiliation internationale de la nouvelle CGT, le compagnon de Pierre Monatte axa son intervention sur la dénonciation des noyautages politiques.
Et l'essentiel de son intervention fut dirigée contre les anarchistes :

On est syndicaliste à Saint-Étienne et anarchiste au Libertaire affirme-t-il. Nous qui n'avons pas l'intention d'être "collés" à un parti politique, nous avons l'intention de dire les vérités à tout le monde...
Nous parlons de noyautage ; le noyautage, en France, a été publiquement inauguré au Congrès anarchiste de Lyon, les 26 et 27 novembre 1921, où l'on a dit : Le congrès ne doute pas que les camarades resteront dans les syndicats les représentants de la belle philosophie de l'action révolutionnaire dont ils sont les adeptes.
Pour les libertaires, dit-il, le syndicalisme est une machine à faire la révolution dont l'anarchie est l'âme, voilà la doctrine anarchiste appliquée dans les syndicats.
Puis, il cite un article du Libertaire signé par Colomer, militant libertaire bien connu :
On nous désigna parmi les membres de la commission administrative au moment du congrès unitaire, et comme nous n'avons pas dissimulé notre point de vue fédéraliste anti-politique et libertaire, durant toutes les séances du congres, nous nous crûmes autorisés, par les délégués mêmes qui nous avaient appelés à collaborer à la gestion île la CGT-U, à pousser franchement la nouvelle organisation confédérale, de toutes nos forces, quoi que l'on dise et quoi que l'on fasse, sous le soleil réconfortant de l'anarchie.
Voilà. C'est le droit à Colomer d'être à la commission administrative confédérale pour pousser l'organisation syndicale sous le soleil réconfortant de l'anarchie, et c'est le droit aux communistes de pousser l'organisation syndicale sous le soleil non moins réconfortant pour eux et pour nous de la Révolution russe.
Le Congrès de Marseille s'est déroulé dans des conditions analogues au Congrès anarchiste de Lyon. Ce n'était plus l'âme anarchiste qu'il faut mettre dans les rangs du syndicalisme, c'était l'âme communiste, du parti communiste. Nous nous sommes dressés, d'un même é1an contre ces prétentions; car nous n'étions ni de là ni d'ailleurs.

Renvoyer dos à dos libertaires et communistes revenait à suggérer qu'aucun membre de ces deux tendances ne pouvait diriger la CGT-U; seul une sorte de groupe pont, apparemment indépendant des deux grandes sensibilités, pouvait l'envisager. Et le noyau de la VO, par la voix de Gaston Monmousseau, se présentait comme candidat potentiel aux postes de responsabilité de la nouvelle confédération.

Telle fut la tactique adoptée par les membres du PC et les syndicalistes communistes de la VO à Saint-Etienne; pour que cette manœuvre obtienne son maximum d'effet, à était nécessaire que le groupe de Monmousseau insiste sur ses différences avec le PC. En revanche, la coalition qui soutenait l'Internationale syndicale rouge devait convaincre que n'existait nulle différence entre les libertaires comme Lecoin ou Colomer et les syndicalistes dits " purs ", qu'en fait, ils étaient tous membres d'une même sensibilité. Un militant du PC, Julienne, allait même jusqu'à affirmer que Besnard était membre de l'Union anarchiste.

Nous verrons, dans un prochain article, que cette opération de désinformation fut suffisamment efficace pour faire basculer un certain nombre d'indépendants et d'hésitants, malgré quelques interventions, comme celle de Borghi, secrétaire de l'Union Sindicale Italiana, dont la pertinente nous apparaît avec encore plus de clarté aujourd'hui.

Jacky Toublet
les Temps Maudits 1998 (revue de la CNT)


Rue de la Grange aux Belles - Paris 10è : siège de la CGT- U


1. Par cette dédaration, Monmousseau montre que la position du groupe de la VO a évolué depuis juillet 1921, date à laquelle le groupe éditeur avait fait connaître une position qui affirmait que pour réunir les centrales syndicales révolutionnaires du monde il fallait impérativement que l'Internationale syndicale soit indépendance de l'Internationale communiste
2. Page 351
3. Sic. Peut-être faut-il lire associer ?


Autre article :
Le congrès de la CGT à Lille 1921 ;
l'affaire Lepetit, Lefèvre, Vergeat (1921) ; le meeting de la grange aux Belles (1924) ; l'année syndicale 1924
la charte du syndicalisme révolutionnaire (1926) ; le mouvement anarchiste dans les années 30 ;
Pierre Besnard et le syndicalisme révolutionnaire ;
Congrès de l'USI et de l'Union anarchiste 1919 1920 ;
Déclaration du congrès de l'AIT à Berlin (décembre 1922 janvier 1923)
;
le capitalisme, c'est le vol (J. Toublet) ; L'échec de la troisième CGT à Limoges (CGT-SR) 1924 1939 ;

A lire :
La naissance de l'Association Internationale de Berlin (A. Lehning) ;
L'éthique du Syndicalisme (Pierre Besnard) ; Le Monde nouveau (Pierre Besnard) ;


Haut de page