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En ce commencement
de l'été 1922 se retrouvent, à Saint-Étienne,
les syndicats et les militants révolutionnaires de la CGT exclus
de la confédération par la tendance réformiste réunie
autour de Léon Jouhaux.
Ce premier congrès
doit déterminer les règles de fonctionnement de la nouvelle
centrale syndicale, son orientation, son affiliation internationale. Sur
toutes ces questions, les militants s'affrontent, libertaires et "besnardistes"
contre groupe de la Vie ouvrière et communistes.
Quasi oubliées aujourd'hui, ces assises marquent une étape
importante de l'évolution du mouvement ouvrier français.
A l'issue de ces quelques jours débats passionnés, le courant
syndicaliste révolutionnaire fédéraliste et indépendant
est minorisé face au PCF en formation.
Ce sont quelques dizaines
de délégués qui se retrouvent en cet été
de 1922 à Saint-Étienne pour le congrès constitutif
de la Confédération générale du travail unitaire
; quelques-uns d'entre eux, comme Monmousseau, Semard, Frossard, Lecoin
ou Besnard laisseront leu nom dans l'histoire. Ils sont porteurs de 1165
mandats, c'est-à-dire d'autant de syndicats puisque, selon les
principes du syndicalisme révolutionnaire, " chaque syndicat
représenté au congrès n'aura droit qu'à une
voix ".
La scission syndicale
est consommée depuis les derniers jours de 1921. Le bureau provisoire
de la nouvelle confédération, (Toti, Besnard...) issu directement
du comité central des comités syndicalistes révolutionnaires
(CSR), a dû reconstruire, en quelques mois, la maison syndicale
éclatée. Les
documents préparatoires au congrès résument tous
ces efforts, tournées de propagande et de reconstitution d'organisations
là où les syndicats ont choisi de demeurer dans la vieille
CGT. Un projet de statuts est proposé qui formule ainsi le but
du syndicalisme :
Le syndicalisme poursuit, par la lutte de classes, la Libération
des travailleurs qui ne sera réalisé que par la transformation
totale de la société actuelle , et ne s'accomplira que par
la suppression du patronat l'abolition du salariat, la disparition de
l'Etat .
Il y a tout lieu de penser que Pierre Besnard est l'auteur principal de
ces lignes qui définissent clairement le syndicalisme comme antiétatique.
Selon l'ordre du jour
élaboré pu la commission administrative provisoire, le débat
sur les statuts devrait intervenir en troisième partie du congrès,
après l'adoption du rapport de la commission des mandats et un
vote sur les rapports confédéraux présentés
par le bureau sortant. Ensuite viendraient le programme d'action et l'affiliation
internationale.
Mais, dès
la première séance, Pierre Sémard, un des syndicalistes
de la Vie ouvrière proches des communistes, lance l'offensive contre
les propositions du bureau provisoire, c'est-à-dire contre les
syndicalistes révolutionnaires fédéralistes, en émettant
le vu que soit examinée en premier lieu la question de l'orientation
syndicale. " Il y a, dit-il, un point sur lequel existe un désaccord
c'est la disparition de l'État. " Besnard lui répond
qu'avant de se donner une orientation, il faut discuter des règles
de fonctionnement.
Un vote par délégués a lieu, qui donne raison à
Semard par 178 contre 147.
Dès ce premier vote, les militants du PC et du groupe de la VO
sont majoritaires.
affiche de
Jules Grandjouan
Le syndicalisme ne suffit
pas à tout
Gaston Monmousseau,
alors secrétaire de la Fédération des cheminots,
engage le fer.
Son intervention, déclare-t-il entend préciser "
l'esprit et la méthodes du mouvement syndical en reconstitution".
En particulier, il souligne son accord général avec la Charte
d'Amiens dont "les principes sont toujours valables dans leurs grandes
lignes
et tout particulièrement l'idée que le syndicalisme
doit élargir son champ d'investigation et d'action au-delà
de l'opposition purement corporative jusqu'à l'émancipation
totale du prolétariat par la suppression du salariat et du patronat.
En ce sens, le syndicalisme se suffit à lui-même. Pourtant,
continue-t-il, s'il se suffit à lui-même, il ne suffit pas
à tout, contrairement à ce que certains prétendent.
Et les rapports que le syndicalisme établira avec des groupements
révolutionnaires extérieurs devront être nettement
définis ; il faut détruire, poursuit Monmousseau, cette
légende d'une révolution se déroulant exclusivement
sur le plan économique et, à ce propos, il importe de tenir
compte de l'expérience de la révolution russe.
Partisans de l'adhésion de la CGT à l'Internationale syndicale
de Moscou, nous revendiquons, précise-t-il, intransigeament l'autonomie
de notre mouvement national vis-à-vis des partis; ne voulant point
subordonner le mouvement International à notre point de vue, nom
n'entendons point imposer l'autonomie syndicale aux organisations des
autres pays qui par leur caractère, évoluent sur un plan
tout différent du notre.
Enfin, Monmousseau
conclut son intervention en proposant aux voix du congrès la résolution
que les syndicats de la minorité ont présentée au
Congrès de Lille de juillet 1921. Rédigée et adoptée
par l'ensemble des syndicats de l'opposition révolutionnaire lorsque
la CGT ne s'était pas encore brisée en deux tronçons,
cette résolution expose d'abord longuement les principes du syndicalisme
révolutionnaire en paraphrasant parfois la Charte d'Amiens.
Ainsi, la grève générale est le moyen révolutionnaire
quelle préconise et elle affirme que le syndicat, " aujourd'hui
groupement de résistance ", sera " dans l'avenir le groupe
de production et de répartition, la base de la réorganisation
sociale ". Sans oublier de préciser que dans l'uvre
revendicatrice quotidienne, " le syndicalisme poursuit la coordination
des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs
par la réalisation d'amélioration immédiates telles
que la diminution des heures de travail l'augmentation des salaires, etc.
"
Les derniers paragraphes de ce texte exposent me orientation qui traite
des problèmes du moment, en particulier des rapports que le syndicalisme
doit entretenir avec les groupements extérieurs.
Après avoir
rappelé qu'il est une "force révolutionnaire "
indépendante vis-à-vis des groupements politiques ou philosophiques,
la résolution affirme que dans l'uvre révolutionnaire,
le syndicalisme,
"plaçant la Révolution au-dessus de tout système
et de toute théorie, se déclare prêt à accepter
l'aide de toutes les autres forces révolutionnaires. Cette collaboration
[sera] non point permanente, mais circonstancielle avec les groupements
extérieurs. " Enfin, la résolution proclame "
que l'action commune peut se réaliser sans que se justifie la création
de liens organiques et permanents entre les différents organismes
et repousse toute idée de liaison organique qui ne peut être
qu'une subordination voilée du mouvement syndical ".
Cette position indique
déjà une inflexion de l'orientation traditionnelle du syndicalisme
révolutionnaire de la Charte d'Amiens qui minorait l'action des
" partis et des sectes philosophiques " pour réserver
au syndicalisme le principal rôle dans la transformation sociale.
Ici, au contraire, il s'agit d'appeler à la collaboration avec
"Les autres forces révolutionnaires". Il s'agit bien
sûr, dans l'esprit de Monmousseau et des amis de Pierre Monatte,
du parti communiste et, en conséquence, de placer le parti à
égalité avec le mouvement syndical. Dans un premier temps,
serait-on tenté d'ajouter...
S'agissant de l'affiliation internationale, la résolution défend
les mêmes conceptions formelles d'indépendance : ...
La CGT adhère à l'Internationale syndicale de Moscou
à la condition expresse que les statuts respectent l'autonomie
du syndicalisme français ; enfin, pour ce qui concerne l'ISR elle-même,
le mouvement syndical français mandate ses délégués
pour défendre, au sein des congrès internationaux, le principe
de l'autonomie de l'ISR vis à vis de la IIIè Internationale
communiste.
Faite par le peuple et pour lui
Le texte que Pierre
Besnard propose au nom des syndicalistes révolutionnaires et des
libertaires, quelques minutes après que Gaston Monmousseau a quitté
la tribune du congrès, proclame : que la révolution
à venir sera "économique", " faite par le
peupLe et pour lui ", ou bien ne sera pas prolétarienne. Jusqu'ici
continue-t-il, tous les soubresauts révolutionnaires des peuples,
utilisés par les partis, n'ont eu que des effets politiques sans
qu'il en soit résulté un changement notable de l'ordre économique
et social. Besnard et ses amis entendent, à l'évidence,
se poser en contradicteurs des affirmations positives que portent leurs
frères ennemis de la Vie ouvrière à propos des bouleversements
révolutionnaires de la Russie.
La nouvelle centrale syndicale, poursuit Besnard, afin de réaliser
cette révolution économique, devra, comme le disait déjà
la Charte d'Amiens, se transformer, du groupement de résistance
qu'elle est aujourd'hui, en groupement de production et de répartition,
base de la réorganisation sociale, [...] Le syndicalisme représente
à l'heure actuelle la force principale (et) à lui seul incombera
-après une révolution- le grand devoir de prendre en main
la production, la direction et l'administration de la vie publique et
sociale".
Plus loin, la motion
des syndicalistes révolutionnaires et des libertaires répète
la même idée sous une autre forme :
Au capitalisme (...) rendu au terme de son évolution historique,
le congrès prétend substituer le syndicalisme, expression
réelle de la vie des hommes vivant en société. Rejetant
le principe du partage des privilèges chers aux défenseurs
de " l'intérêt général " -qui est
celui de nos adversaires de classe- le syndicalisme continue sa mission.
Il détruit les privilèges, établira l'égalité
sociale, qui ne sera réalisée définitivement que
par la suppression du patronat, l'abolition du salariat et la disparition
de l'Etat buts concrets du syndicalisme.
Les paragraphes consacrés
au " rapport du syndicalisme et de autres forces révolutionnaires
" -autre pierre d'achoppement entre les deux grandes tendances de
la nouvelle confédération- prolongent ces prémisses
qui exigent pour le mouvement syndical la primauté sur toutes les
forces se réclamant du mouvement ouvrier :
... Le syndicalisme doit vivre et se développer dans l'indépendance
absolue, [..] il doit jouir de l'autonomie complète convient à
son caractère de principale force révolutionnaire. Le syndicalisme
acceptera les concours sincères et dévoués loyalement
offerts. En revanche, il repousse toute idée de liaison ou de subordination
d'une organisation à une autre.
Ces principes devront régir les orientations de la CGT-U s'agissant
de son affiliation internationale. La place d'un mouvement syndical basé
sur la lutte des classes ne peut être que dans une Internationale
qui fera sienne cette orientation d'indépendance absolue dans l'administration,
la propagande et l'action, tant sur le plan national qu'international.
L'internationale syndicale ne peut être liée en aucune façon
avec une organisation internationale politique.
En conséquence, le document présenté an congrès
pu Besnard et ses camarades propose que la CGT-U soit représentée
à la fois au IIe Congrès de l'Internationale Syndicale Rouge
et au congrès syndicaliste international qui doit se tenir en cette
fin d'année 1922, à Berlin : à seule fin d'établir
la liaison entre ces deux regroupements pour créer l'unité
syndicale internationale, car, dans l'intérêt de la lutte
ouvrière contre la bourgeoisie, il ne saurait y avoir deux internationales
syndicales révolutionnaires.
On a prétendu
que le texte présenté M Pierre Besnard traduisait la formule
"Tout le pouvoir aux syndicats", comme l'affirme Édouard
Dolléans dans le deuxième tome de son Histoire du mouvement
ouvrier. Il apparaît en effet que la motion des syndicalistes révolutionnaires
et des libertaires du Congrès de Saint-Étienne illustre
cette conception du syndicalisme qu'Emile Pouget avait défendue
avec ses brochures le Parti du travail ou la CGT.
Cette théorie et cette pratique de l'organisation ouvrière
s'opposent terme à terme aux postulats léninistes que la
Révolution se a fait connaître à un nombre important
de militants du syndicalisme révolutionnaire: syndicat ou parti;
fédération industrielle ou agricole ou État; administration
des choses ou dictature ?
Il faut se définir et choisir, dit en substance Pierre Besnard.

Premiers débats, premiers affrontements
Dès les premières
interventions des délégués des syndicats, l'opposition
entre les deux orientations se précise.
Par exemple, Olivier, du Syndicat des cheminots, définit nettement
les questions en litige :
Premier point dit-il, si le syndicalisme se suffit à lui-même,
il ne saurait, en se basant sur le terrain révolutionnaire, suffire
à tout. Deuxième point, continue-t-il, la disparition de
l'État : A notre sens, nous estimons qu'au lendemain de l'action
révolutionnaire, l'État prolétarien est indispensable.
plus loin, Olivier expose la raison fondamentale qui sous-tend ses affirmations
: Nous ne pouvons par séparer les syndicalistes révolutionnaires
français du syndicalisme révolutionnaire russe. Puisque
nous sommes révolutionnaires, nous ne pouvons qu'être avec
les révolutionnaires qui ont fait leurs preuves et le font chaque
jour.
Ce raisonnement, apparemment
réaliste, sera répété dans le mouvement ouvrier
français jusqu'au commencement des années quatre-vingt...
Barthes, terrassier
du Syndicat du bâtiment, lui répond :
Le syndicalisme est capable de se suffire à lui-même, il
est la véritable pression du travail. Le syndicalisme a un rôle
bien défini et bien supérieur au parti
Camarades du
Parti, vous êtes de bons camarades, vous êtes honnêtes,
vous êtes sincères, mais je vous répète ce
que je vous disais au dernier congrès : j'ai l'impression que vous
avez affaire à un tas de canailles !
Il y a dans le syndicat, des camarades communistes et des camarades anarchistes;
mais quand ils sont dans le syndicalisme, ils savent surtout qu'ils sont
des exploités et des travailleurs ; ils font alors de l'action
directe au grand avantage du syndicalisme et des syndiqués. On
n'a pas besoin d'un parti pour cette action. Que le parti fasse son action
particulière, c'est son affaire, mais le syndicalisme doit faire
lui-même l'action du travail de tous les jours... Ce sont les travailleurs
qui forment les syndicats... Ce sont eux qui font l'action et par conséquent,
i1 faut que ce soient eux qui dirigent cette action [
], sans avoir
besoin qu'on vienne leur donner des leçons !
Bouët, des instituteurs,
donne sa définition des tendances qu'il croit distinguer dans le
syndicalisme :
Les uns pensent que l'éducation est à la base de tout et
qu'il faut former des hommes capables de se conduire eux-mêmes.
Ils sont contre l'Etat bourgeois et contre l'Etat prolétarien même
provisoire; ils sont anti-étatistes par essence et par définition,
ils sont anarchistes ; ils ont leur place dans nos syndicats parce qu'ils
sont des producteurs, porte qu'ils sont des travailleurs, et qu'ils veulent
l'émancipation du travail.
Il sont syndicalistes, dits " purs " ; ils pensent que le syndicalisme
se suffit à lui-même et suffit à tout, qu'il est au-dessus
de tous les partis et même au-dessus de tout.
D'autres sont communistes, ils pensent qu'au lendemain de la révolution,
il faut instituer un État prolétarien parce qu'il faudra
lutter contres toutes les forces d'oppression du passé qui tenteront
de reprendre le pouvoir et d'écraser la classe ouvrière
cherchant à s'émanciper. Ils croient à la nécessité
de la dictature du Prolétariat pendant une période plus
ou moins longue, suivant les circonstances ; ceux-là aussi ont
leur place dans nos syndicats parce qu'ils sont décider à
travailler à l'émancipation du travail.
D'autres encore pensent que, par des réformes successives et progressives,
les voies parlementaires ou toute autre voie, ils arriveront sans mesure
violente, d'une manière naturelle et facile à émanciper
le travail. Ce sont les réformistes. Ceux là aussi sont
des travailleurs et veulent travailler par les moyens dont ils disposent
et qui leur paraissent les plus convenable, pour la libération
définitive du prolétariat.
Le bureau confédéral, continue Bouët, n'a pas été
unitaire en ne respectant pas toutes ces tendances; le bureau confédéral
a fait uvre de " parti " en attaquant la Révolution
russe ou plutôt ceux qui la dirigent. C'est le parti libertaire
qui veut s'emparer des syndicats. Et il conclut que, pour lui, la conférence
de Berlin apparaît comme l'embryon d'une troisième Internationale
anarcho-syndicaliste.
Veber commence son
intervention en rappelant que le congrès unitaire s'inspire de
la Charte d'Amiens.
Où a-t-on puisé les éléments constitutifs
de ce document ? Demande-t-il.
Dès son origine, le syndicalisme a été antiétatique.
Des camarades poursuit-il, reprennent le discours des Guesdistes d'avant
le conflit mondial; comme eux, ils veulent s'emparer du mouvement syndical
pour donner à leur parti la puissance qui lui manque. Au contraire,
les syndicalistes révolutionnaires pensent que la puissance du
syndicalisme permet d'envisager la révolution, dans un but poursuivi
par le syndicalisme et pas autre chose.
Les anarchistes ne veulent pas que l'organisation syndicale soit sous
la tutelle de l'Union anarchiste; ils ne le veulent pas parce qu'ils sont
des anarchistes et que s'ils n'admettent pas la tutelle des autres, ils
refusent toute tutelle qu'ils pourraient s'octroyer sur les autres.
Puis, Veber répond,
non sans pertinence, aux partisans de la dictature du prolétariat.
En premier lieu, il rappelle que la nouvelle confédération
comprend déjà 360000 adhérents, qui pourront s'augmenter
de centaines de mille si les militants de tous les courants font du syndicalisme.
Puis, il rappelle le caractère rationnel de l'organisation syndicale,
de l'individu à la collectivité nationale, en passant par
tous les échelons du mouvement syndical...
Camarades, croyez-vous que si la période révolutionnaire
survenait, les organisations syndicales, qui recueilleraient des centaines
de milliers de nouveaux adhérents, n'auraient pas plus de chances
de réussir qu'un parti politique ? En période révolutionnaire,
se reproduit ce que les militants constatent déjà en période
de grève, les travailleurs [...] sont portés instinctivement
vers le syndicat. [
] Ils viendraient dans les assemblées
syndicales pour participer avec nous à l'action révolutionnaire.
Tous ces camarades nous apporteraient leur propre puissance, leurs initiatives,
leur responsabilité ; ils participeraient à l'action révolutionnaire
de tout leur cur; ils lui donneraient leur sang, leur vie ; et vous
voudriez que, après leur avoir laissé entendre que la transformation
sociale permettrait l'établissement d'une société
où bien-être et liberté ne seraient pas de vains mots,
vous voudriez qu'après avoir apporté leur effort destructif
et ensuite leur effort constructif, vous voudriez, dis-je, qu'on leur
enlève une partie des bénéfices qu'ils auraient pu
acquérir au cours de l'action ! [..] Est-il possible d'assimiler
(3) le mot dictature à cet autre mot prolétariat ?
Peut-on dire qu'il est possible d'instaurer la dictature du prolétariat
?
Vous savez bien que non, [..] cela est si vrai [..] que l'exemple que
vous citez à chaque instant vous démontre que ce n'est pas
la dictature du prolétariat, que c'est la dictature sur le prolétariat,
et pis encore, la dictature de quelques hommes sur un parti.
(...) Il y a possibilité d'administrer les choses, parce que ce
sont tous les êtres qui produisent tous les êtres qui vivent
qui apportent à la collectivité leur activité, leur
puissance, leurs connaissances; il y a participation effective de tous
et par conséquent, il y a organisation rationnelle fédéraliste
il y a administration des choses, contre la dictature. Il n'y a pas dictature
parce qu'il n'y a pas de pouvoir fort et centralisé. Il n'y a pas
de dictature, parce que la société de demain repose sur
le travailleur. Il n'y a pas de dictature, parce qu'il n'y a pas de centralisation
à outrance, parce qu'il n'y a pas le centre qui ordonne aux masses
qui doivent obéir.
Enfin, Veber, au sujet
de l'adhésion internationale de la CGT-U, cite une des thèses
de l'Exécutif de l'Internationale communiste : Si le mouvement
syndical a revêtu un caractère particulier, il faut avant
tout songer à augmenter notre influence dans les syndicats, en
permettant à notre fraction communiste de s'attaquer, après
une bonne préparation, directement à la direction syndicale
locale pour ou bien la renverser, ou bien la contraindre à mener
la lutte organisée sur la base des mots d'ordre de notre parti.
Puis une citation de
Trotski, extraite du Bulletin communiste :
Le PC doit soumettre à une critique continue et systématique,
par les moyens de sa presse, de ses militants syndiqués, l'insuffisance
du syndicalisme révolutionnaire pour la solution des problèmes
fondamentaux du prolétariat. Et de conclure : Vous avez entendu
cela ? Comprenez-vous cela ? Cela veut dire que pour eux le syndicalisme
n'existe pas ; que pour eux le syndicalisme révolutionnaire doit
disparaître, et je sais pourquoi ils veulent qu'il disparaisse.
C'est parce que le syndicalisme est l'organisation qui interdira au parti
politique, quel qu'il soit, de profiter du mouvement révolutionnaire
de la classe ouvrière.
Gaston Monmousseau,
au cours de ces assises, donna toute la mesure de son talent de tacticien
de congrès. Alors que le débat portait essentiellement sur
les concepts opposés de dictature du prolétariat et de disparition
de l'État puis sur l'affiliation internationale de la nouvelle
CGT, le compagnon de Pierre Monatte axa son intervention sur la dénonciation
des noyautages politiques.
Et l'essentiel de son intervention fut dirigée contre les anarchistes
:
On est syndicaliste à Saint-Étienne et anarchiste au Libertaire
affirme-t-il. Nous qui n'avons pas l'intention d'être "collés"
à un parti politique, nous avons l'intention de dire les vérités
à tout le monde...
Nous parlons de noyautage ; le noyautage, en France, a été
publiquement inauguré au Congrès anarchiste de Lyon, les
26 et 27 novembre 1921, où l'on a dit : Le congrès ne
doute pas que les camarades resteront dans les syndicats les représentants
de la belle philosophie de l'action révolutionnaire dont ils sont
les adeptes.
Pour les libertaires, dit-il, le syndicalisme est une machine à
faire la révolution dont l'anarchie est l'âme, voilà
la doctrine anarchiste appliquée dans les syndicats.
Puis, il cite un article
du Libertaire signé par Colomer, militant libertaire bien connu
:
On nous désigna parmi les membres de la commission administrative
au moment du congrès unitaire, et comme nous n'avons pas dissimulé
notre point de vue fédéraliste anti-politique et libertaire,
durant toutes les séances du congres, nous nous crûmes autorisés,
par les délégués mêmes qui nous avaient appelés
à collaborer à la gestion île la CGT-U, à pousser
franchement la nouvelle organisation confédérale, de toutes
nos forces, quoi que l'on dise et quoi que l'on fasse, sous le soleil
réconfortant de l'anarchie.
Voilà. C'est le droit à Colomer d'être à la
commission administrative confédérale pour pousser l'organisation
syndicale sous le soleil réconfortant de l'anarchie, et c'est le
droit aux communistes de pousser l'organisation syndicale sous le soleil
non moins réconfortant pour eux et pour nous de la Révolution
russe.
Le Congrès de Marseille s'est déroulé dans des conditions
analogues au Congrès anarchiste de Lyon. Ce n'était plus
l'âme anarchiste qu'il faut mettre dans les rangs du syndicalisme,
c'était l'âme communiste, du parti communiste. Nous nous
sommes dressés, d'un même é1an contre ces prétentions;
car nous n'étions ni de là ni d'ailleurs.
Renvoyer dos à dos libertaires
et communistes revenait à suggérer qu'aucun membre de ces
deux tendances ne pouvait diriger la CGT-U; seul une sorte de groupe pont,
apparemment indépendant des deux grandes sensibilités, pouvait
l'envisager. Et le noyau de la VO, par la voix de Gaston Monmousseau,
se présentait comme candidat potentiel aux postes de responsabilité
de la nouvelle confédération.
Telle fut la tactique adoptée
par les membres du PC et les syndicalistes communistes de la VO à
Saint-Etienne; pour que cette manuvre obtienne son maximum d'effet,
à était nécessaire que le groupe de Monmousseau insiste
sur ses différences avec le PC. En revanche, la coalition qui soutenait
l'Internationale syndicale rouge devait convaincre que n'existait nulle
différence entre les libertaires comme Lecoin ou Colomer et les
syndicalistes dits " purs ", qu'en fait, ils étaient
tous membres d'une même sensibilité. Un militant du PC, Julienne,
allait même jusqu'à affirmer que Besnard était membre
de l'Union anarchiste.
Nous verrons, dans un prochain
article, que cette opération de désinformation fut suffisamment
efficace pour faire basculer un certain nombre d'indépendants et
d'hésitants, malgré quelques interventions, comme celle
de Borghi, secrétaire de l'Union Sindicale Italiana, dont la pertinente
nous apparaît avec encore plus de clarté aujourd'hui.
Jacky Toublet
les Temps Maudits 1998 (revue de la CNT)
Rue de la Grange
aux Belles - Paris 10è : siège de la CGT- U
1. Par cette dédaration, Monmousseau montre que
la position du groupe de la VO a évolué depuis juillet 1921,
date à laquelle le groupe éditeur avait fait connaître
une position qui affirmait que pour réunir les centrales syndicales
révolutionnaires du monde il fallait impérativement que
l'Internationale syndicale soit indépendance de l'Internationale
communiste
2. Page 351
3. Sic. Peut-être faut-il lire associer ?
Autre
article :
Le
congrès de la CGT à Lille 1921 ;
l'affaire
Lepetit, Lefèvre, Vergeat (1921) ; le
meeting de la grange aux Belles (1924) ; l'année
syndicale 1924 ;
la charte du syndicalisme
révolutionnaire (1926) ; le
mouvement anarchiste dans les années 30 ;
Pierre
Besnard et le syndicalisme révolutionnaire ;
Congrès
de l'USI et de l'Union anarchiste 1919 1920 ;
Déclaration du congrès de l'AIT à Berlin (décembre
1922 janvier 1923) ;
le
capitalisme, c'est le vol (J. Toublet) ; L'échec
de la troisième CGT à Limoges (CGT-SR) 1924 1939
;
A
lire :
La
naissance de l'Association Internationale de Berlin (A. Lehning)
;
L'éthique
du Syndicalisme (Pierre Besnard) ; Le Monde nouveau (Pierre
Besnard) ;
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