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En août 1921, je suis
délégué au congrès confédéral
de la CGT à Lille. J'y allai armé, car le bruit courait
que les inscrits maritimes assureraient un brutal service d'ordre.
Bien m'en prit.
La première séance débutait à peine qu'une
quarantaine d'individus, munis de matraques, manifestèrent leur
intention d'expulser tous ceux qui désapprouvaient les dirigeants
cégétistes. Surpris par cette brusque attaque, les représentants
des syndicats révolutionnaires lâchèrent pied; encore
un peu et nous allions être jetés dehors. Je montai sur une
table, face aux assaillants. Sortant mon revolver, je tirai en l'air trois
ou quatre fois, braquant mon arme, après chaque coup de feu, sur
les inscrits maritimes qui reculèrent.
Nous ne connaîtrions pas le ridicule d'être expulsés
du congrès par les réformistes.
Le soir, les quelques centaines de délégués minoritaires
que nous étions se réunirent à part pour faire le
point, et délibérer sur la marche à suivre dès
le lendemain.
Je n'étais pas présent
tout au début de la réunion quand j'en fus nommé
le président en remerciement de mon intervention "armée".
Lorsque j'entrai en séance, ce fut pour entendre un orateur réclamer
la scission immédiate. Il était furieusement applaudi.
Je protestai :
- Vous n'avez pas demandé cette scission quand vous pouviez la
revendiquer pour des raisons majeures, de principes et de morale, et vous
l'accompliriez à présent pour une vague bagarre entre délégués
? Ce serait invraisemblable.
Ce fut ma manière de voir qui prévalut.
Nous retournâmes devant le congrès où mon tour vint
de prendre la parole.
C'est ma haine de la guerre qui l'emporta sur toute autre considération;
ma haine de la guerre et le mépris que j'éprouvais pour
tous ces anciens pacifistes repentis.
D'après Le Libertaire,
voici ce que, en substance, j'aurais dit :
Si nous étions, comme autrefois, sincérité contre
sincérité, nous pourrions aboutir à un résultat.
Mais tant qu'il y aura à notre tête les hommes qui sont la
honte de toute la classe solidaire du "gros cochon", à
ses côtés. Il ne me démentit point, mais ni Jouhaux,
ni lui n'étaient à l'aise.
Je venais de démontrer aux congressistes comment la guerre du "Droit",
de la "Civilisation", de la "Liberté", était
née dans la pensée des dirigeants syndicaux. Comment ceux-ci
allaient la glorifier et la recommander aux ouvriers sur les indications
de Malvy. Et comment les sursis d'appel, devant récompenser les
dociles et les peureux, accompliraient leur oeuvre abominable.
Les jouhauxistes l'emportèrent à ce congrès de Lille,
à une faible majorité. Encore un congrès et leur
règne prendrait fin. Les inscrits maritimes qui ne me pardonnaient
pas de les avoir mis en échec avaient décidé ma mort.
Jouhaux l'apprit, et leur parla.
- Lecoin est un illuminé, mais un sincère. Je vous défends
d'y toucher.
C'est par Eugène Jacquemin que je connus ce détail.
Quelques semaines après,
les syndicalistes bolchevisés, qui n'avaient pu réaliser
la scission à Lille, la firent à Paris en y convoquant,
je ne me souviens plus sous quel prétexte, les syndicats minoritaires.
J'étais au lit, malade. Autrement, je me serais opposé à
cette opération qui, détruisant l'unité syndicale,
affaiblirait les ouvriers, déjà si peu organisés.
Au moment où j'écrivis la première partie de ce livre,
en 1946, je n'étais pas loin de croire, au contraire, qu'une scission
syndicale rendrait les plus grands services aux travailleurs, la C.G.T.
étant passée corps et âme au service des Russes. Quitte
à refaire l'unité plus tard, lorsqu'on respirerait mieux
dans la C.G.T., quand l'élément bolcheviste, n'y étant
plus prédominant, n'imposerait plus sa loi aux syndicalistes.
A ce moment-là, en 1922, placé devant le fait accompli,
je n'hésitai point à prendre, parti pour la C.G.T.U. Entre
deux maux, je choisissais le moindre, je le croyais. Et puis qui sait
? nous parviendrions peut-être à refaire la C.G.T. d'avant
la guerre... avec son dynamisme et son ardent idéal si proche de
celui des anarchistes.
Nous nous leurrions. Nous connaissions mal les moscoutaires; ceux de là-bas
qui donnaient les consignes, ceux d'ici qui bassement les exécutaient.
En quelques mois, l'affaire
était dans le sac, en faveur des bolchevistes.
J'avais été nommé membre de la commission administrative
provisoire de la C.G.T.U. D'une part, Colomer, Pierre Besnard et moi;
d'autre part, Gourdeaux, Semard, Monmousseau. Un bureau de trois membres
qui oscillait entre les deux groupes, et encore quelques délégués.
Nous eûmes toujours le dessus en attendant le premier congrès
qui donnera, à Saint-Etienne, la majorité des deux tiers
aux fossoyeurs du syndicalisme. Participant, avant ce congrès,
à un projet de statuts pour la nouvelle C.G.T., j'eus beaucoup
de peine à obtenir que la lutte contre l'Etat y figurât nettement.
Cette lutte m'apparaissait depuis longtemps comme primordiale. Je pressentais
que le patronat, les trusts, céderaient la place, à plus
ou moins brève échéance, à l'Etat-Moloch et
que les ouvriers n'auraient plus en face d'eux qu'un seul ennemi, mais
quel ennemi !
Un ennemi invulnérable.
Un terrible dévoreur d'hommes, un fabricant de robots : l'Etat-patron,
l'Etat répartiteur des produits et des richesses du pays, l'Etat
accapareur et maître de tout!
Je pressentais également
que la Russie serait le premier de ces Etats modernes, les obstructionnistes
au réel progrès humain, celui qui commence à l'individu.
Louis Lecoin
Le cours d'une vie.
le Libertaire
de Juillet 1921
Autres
articles :
l'affaire
Lepetit, Lefèvre, Vergeat (1921) ;
la naissance de
la CGT -U, St Etienne 1922 (l'affrontement anarchistes / bolchevics
dans la CGT-U) ;
la Charte de Lyon
(1926) CGT -SR ;
L'échec
de la troisième CGT à Limoges (CGT-SR) 1924 1939 ; Louis
Lecoin ;
Pierre Besnard
et le syndicalisme révolutionnaire ;l'année
syndicale 1924 ;
Le
Libertaire
(journal
des anarchistes entre les deux guerres)
;
Le Meeting de
la Grange aux belles : les bochévics tirent sur les anarchistes
(1924)
A
lire :
Le Cours d'une vie (Louis Lecoin) ;
Louis Lecoin (Brochure Volonté Anarchiste)
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