|
||||||||||||||||||
|
|
||||||||||||||||||
| 1924
- 1939, l'échec de la troisième CGT (CGT-SR) à Limoges. Michel Laguionie |
||||||||||||||||||
|
1924,
à Paris,
La charte du syndicalisme révolutionnaire Lyon, 1926.
|
Après les incidents de janvier 1924 entre communistes et syndicalistes révolutionnaires de la CGT-U, ces derniers se réunissent en conférence. La Fédération du Bâtiment, 4 unions départementales unitaires, 2 autonomes, 186 syndicats unitaires, 16 autonomes, sont représentés ainsi que les jeunesses syndicalistes. Très vite un désaccord surgit entre les militants sur l'attitude à prendre à l'égard de la confédération : les uns, comme Le Pen, du Bâtiment, souhaitent un organe de liaison entre les forces syndicales ; d'autres comme Besnard ou Verdier penchent en faveur d'un groupement indépendant sur les bases de la motion d'Amiens. C'est, finalement, ce qui est adopté : L'Union Fédérative des Syndicats Autonomes. Mais cette organisation, Insuffisamment définie, ne reçoit pas d'adhésion de tous les syndicats autonomes du pays. Très vite délaissée par plusieurs de ses fondateurs, elle ne peut remplir sa tâche et redresser un mouvement à côté des deux CGT. Nullement découragé par cet échec, Pierre Besnard rassemble ses fidèles à Lyon, les 15 et 16 novembre 1926. Une troisième CGT naît de ce congrès la CGT-Syndicaliste Révolutionnaire, qui s'empresse de dénoncer la neutralité des syndicats proclamée à Amiens en 1906. Pour Besnard et ses amis, les travailleurs doivent substituer la notion de classe à celle de parti. Il y a donc nécessité absolue, pour les groupements de classe que sont les syndicats, non seulement de rompre la neutralité à l'égard des partis, mais encore d'engager ouvertement la lutte contre eux. Cette position est très controversée, même dans les milieux anarchistes. Beaucoup de militants estiment qu'une telle attitude contraint la CGT-SR à être seulement un mouvement de secte ; ils n'adhèrent pas à la nouvelle organisation. Louis Lecoin, Le Pen, et bien d'autres, reviennent à la vieille CGT. Pierre Monatte fonde, avec Alfred Rosmer, un club de réflexion : La Ligue des Syndicalistes et une revue La Révolution prolétarienne. Le Congrès constitutif de la CGT-SR se place sur le terrain de l'action directe et rejette catégoriquement le réformisme, le syndicalisme d'intérêt général. Il condamne la collaboration de classe selon lui caractérisée par le fait de participer, dans des organismes réunissant des représentants des ouvriers, des patrons ou de l'Etat, à l'étude en commun des problèmes économiques, " dont la solution apportée ne saurait que prolonger, en la renforçant, l'existence du régime capitaliste " (1). Comme la CGT-U, la CGT-SR
préfère la révolution à toute amélioration
partielle. Elle cherche la radicalisation des masses plutôt que
les avantages Immédiats. Mais, à l'inverse, la nouvelle
centrale syndicale révolutionnaire refuse d'être la courroie
de transmission de l'autorité politique, elle vent J'application
rigoureuse Intégrale, et directe, de la démocratie ouvrière.
Pour Pierre Besnard, qui a défini la doctrine de la CGT-SR dans
deux ouvrages : Les Syndicats ouvriers et la Révolution Sociale
et Le Monde Nouveau , le mouvement syndical ne doit pas disparaître
avec le capitalisme. Au contraire il doit lui survivre, et lui succéder
sur le terrain économique. Au lendemain de la Révolution
sociale, la démocratie ouvrière fonctionnera : Dans ses tracts et affiches, la CGT-SR réclame, en 1930, la réduction des horaires de travail à 35 heures par semaine, le salaire égal pour les hommes et les femmes, le contrôle ouvrier de la profession. Pierre Besnard a la plus grande peine à diffuser ses idées dans la classe salariée. Le manque d'argent lui interdit les larges tournées de propagande, et la grande presse boycotte la jeune CGT-SR dont les militants les plus actifs, transfuges de la CGT-U, appartiennent à la vieille Fédération du Bâtiment, de J.S. Boudoux. Dans un premier temps, les syndicats uniques du Bâtiment de Paris, Lyon et Toulouse forment l'ossature confédérale; plus tard, des syndicats se créent dans la métallurgie, et des groupes inter-corporatifs, voient le jour à Bordeaux, Marseille, Trélazé, Rouen, Saint-Étienne, et Limoges. Depuis la fin du XIXè siècle, une partie de la classe ouvrière, à Limoges, a adopté la morale et les idées anarchistes. Chaque génération fournit au groupe libertaire un contingent d'hommes neufs, réduit, mais solide. Dans les organisations, il n'est pas rare de trouver des îlots d'influence libertaire, des syndicats contrôlés par des militants de filiation syndicaliste révolutionnaire. Ce phénomène est très bien perçu par André Salmon, qui ne craint pas d'écrire : Le prolétaire de Limoges n'est pas pareil aux autres ; ses élus socialistes qui tiennent la mairie, sont, peut-on dire, au-dessous de son sentiment politique. Pourquoi n'a-t-il pas voté plus dru pour les communistes ? Le prolétaire limousin force de beaucoup songer aux vieux de la CGT à Paris. Au temps des "bons bougres" et de "Mamzelle Cisaille". Au temps que le "général" Hervé serrait la main, au nez du père Lépine, au camarade Pataud et au compagnon Yvetot et à cet autre, de la boulangerie, qui menaçait les "repus" de mettre du pétrole dans le pétrin. Limoges est moins près de Paris d'après la guerre que du Barcelone des pistoleros. Limoges a un vieux fond anarcho-syndicaliste. Limoges est une ville libertaire nourrie par des bouchers scrofuleux et millionnaires. Les syndicats d'inspiration libertaire (ouvriers de la chaussure et de la porcelaine) font éclater, en 1924, l'Union départementale CGT-U, domestiquée par le Parti Communiste. Ils lancent l'" Union Régionale des Syndicats Autonomes du Limousin", que les métallos rejoignent peu après. Pour les responsables de ces syndicats, l'autonomie est une situation provisoire. André Brissaud écrit en mai 1926, dans l'organe corporatif L'Ouvrier en Chaussure : " Nous ne sommes pas autonomes par idéal, mais par nécessité. Il faudra en revenir à ce vieux syndicalisme d'avant-guerre... " Anarchistes et anarchisants,
les syndicalistes autonomes qui ont leur siège 10 rue de la Caserne,
déploient de gros efforts pour l'éducation des salariés.
Ils combattent le travail clandestin, essaient d'éveiller les consciences,
prêchant la limitation des naissances. Ils crient aussi leur haine
de la guerre et du militarisme. Un matin de 1925, les Limougeauds ont
la surprise de lire sur la plupart des monuments de la ville, cette inscription
au goudron : Ni Poincaré, ni Abd-El-Krim ! Vive la paix, vive
l'anarchie ! Le "capitaine" Albert Treint, l'éphémère
secrétaire général du P.C., venu à Limoges
haranguer ses partisans, échappe de justesse à un groupe
de syndicalistes libertaires décidés à le "corriger"
(2). De Paris, la Commission administrative de la CGT-SR suit attentivement l'activité des syndicats autonomes de Limoges, dont elle souhaite l'adhésion. Elle délègue en Haute-Vienne un militant des Cuirs et Peaux, Louis Huart, pour une tournée de réunions. Cet orateur, pourtant brillant, rencontre peu d'échos. Il semble que le caractère absolu des thèses de la CGT-SR, ses tendances vers un internationalisme immédiat, n'aient pas séduit les ouvriers des métaux, de la chaussure et de la porcelaine, pour qui les luttes, les activités syndicales, se placent sur le terrain des réalités. Le conseil syndical autonome rejette l'affiliation à la CGT-SR. Pierre Besnard fait quand même quelques disciples en Limousin : Adrien Perrissaguet, coupeur en chaussure, organise un Groupe des Amis du Combat Syndicaliste. Cet homme appartient depuis longtemps aux associations libertaires : ardent pacifiste, ami de Sébastien Faure, il est considéré comme "dangereux" par les autorités, et inscrit au "carnet B" de la Haute-Vienne (3). Administrateur de La Voix Libertaire, hebdomadaire de l'Association des Fédéralistes Anarchistes du Centre. Il est chargé, par la CGT-SR, de faire imprimer, à Limoges, l'organe confédéral Le Combat Syndicaliste. A partir d'octobre 1933, ce journal est tire sur les presses d'Etienne Rivet, l'ancien secrétaire adjoint de la Bourse du Travail, qui imprime aussi une feuille communiste, Le Travailleur du Centre. Pour que Le Combat paraisse régulièrement, Perrissaguet déploie des prodiges d'ingéniosité, En même temps qu'il assure la sortie du journal, il héberge et protège les militants pourchassés ; les Espagnols Francisco Ascaso et Bonaventura Durruti sont de ceux-là. C'est d'ailleurs un voyage clandestin outre-Pyrénées qui vaut à Perrissaguet de voir sa tête mise à prix par le dictateur Primo de Rivera. La venue de Pierre Besnard en Haute-Vienne, en février 1933, est suivie de la création du Syndicat Unique des Travailleurs de Limoges, adhérent à la CGT-SR. Malgré les efforts de Perrissaguet, il ne rassemblera jamais que quelques dizaines de militants, dont certains très dynamiques, tels Pierre Chalard, ouvrier en chaussure, Jean Peyroux, boulanger, Louis Menon et Louis Chabeaudie typographes, Marcel Coussy, ancien secrétaire du syndicat autonome de la chaussure, Camille Laberche, Maxime Roux, linotypiste, etc. Lors de la réunification syndicale de 1936, la CGT-SR toujours adversaire de l'Etat et de l'Autorité, refuse de rejoindre la CGT, Elle juge que la réunification des confédérés et des unitaires, nie les buts fondamentaux du syndicalisme, et va à l'encontre des véritables intérêts du prolétariat. Pour Pierre Besnard et ses amis, l'unité des forces du travail doit être réalisée au sein d'une Centrale Syndicale dressée contre tous les partis politiques, décidée à pratiquer constamment la lutte des classes et l'action directe. Estimant qu'aucune des causes qui ont motivé la scission de 1921 n'a disparu, la CGT-SR pense que l'unité de 1936 ne pourra résister à l'épreuve des faits. Elle souhaite quand même voir les syndicats, appartenant à une même industrie, et ressortissant des deux CGT, conclure, lorsque les circonstances l'exigent, des ententes temporaires, limitées à la durée de la lutte pour des buts précis, sous le contrôle de leurs Fédérations. Le Combat Syndicaliste unit dans la même réprobation : le gouvernement de Front Populaire à direction socialiste qui ne défend que les intérêts des capitalistes, et la CGT, qui laisse saboter, sans réagir, toutes les conquêtes arrachées par les travailleurs. (4). A partir de 1936, l'Union locale CGT-SR de Limoges tient de nombreux meetings pour la défense de la République Espagnole. Des orateurs comme Mirande, de Toulouse, et Lapeyre, de Bordeaux, font appel à la solidarité des travailleurs limousins, en faveur des combattants de la CNT et de la F.A.I. (5). Antonio Martin, du Comité Révolutionnaire de Puigcerda, décrit les réalisations accomplies dans tous les domaines par les anarcho-syndicalistes catalans. A l'issue de chaque réunion, une quête en faveur des troupes gouvernementales est organisée. En 1938, Adrien Perrissaguet part à Barcelone, mandaté comme observateur, pour l'Association Internationale des Travailleurs. Un militant libertaire de la région parisienne, Georges Le Mée le remplace à la tête de l'Union Locale. Il a pour mission d'organiser le septième congrès de la CGT-SR. Ces assises débutant
le 10 novembre 1938 par une réunion de la Fédération
du Bâtiment, au siège de l'U.L. 11, place Manigne. Le congrès
confédéral a lieu le lendemain, salle des conférences
en présence de Gouaux, des Métaux, Victor Giraud, trésorier
national et Paul Lapeyre, des Syndicats Uniques de Bordeaux, qui développe,
le soir même, au cours d'un meeting public, la position des syndicalistes
révolutionnaires face à la guerre menaçante : Le
devoir des travailleurs consiste à transformer la guerre capitaliste
et dévastatrice en Révolution prolétarienne et libératrice
! Le congrès de Limoges est la dernière manifestation d'importance mise sur pied par la CGT-SR. Ses maigres effectifs vont se disperser au cours de l'année 1939. La troisième CGT a donc échoué. On peut différer d'opinion sur la valeur de son orientation, sur l'opportunité de certaines de ses thèses. On peut lui reprocher, à l'égard de ses concurrents syndicaux, une systématisation des attaques, aggravée souvent par un ton excessif, Il faut admettre que ses fondateurs n'auront pas tort de vouloir créer des institutions nouvelles contre l'Etat et ses soldats, contre les partis et leurs clercs, de vouloir faire vivre un syndicalisme capable par ses propres forces de réaliser sa liberté, et d'accomplir tout ce qu'elle porte en elle, Minoritaires, à Limoges comme partout, les militants de la CGT-SR n'en ont pas moins tenu une place originale sur l'échiquier syndical, car le syndicalisme révolutionnaire et l'anarcho-syndicalisme appartiennent à l'histoire des classes ouvrières et de leurs explosions de révolte. Michel Laguionie (1981)
Autres
articles : A
lire : |
|||||||||||||||||