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Souvenirs
d'un partisan makhnoviste |
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Le village de Tartaki, composé de 220 feux, est disposé sur la berge d'un affluent du Boug. Situé à deux kilomètres de Jmérinka, il en est séparé par la forêt du seigneur local et isolé par la rivière et la forêt communale. Légèrement en dehors du village, le domaine seigneurial P. Ralli, consacré à l'agriculture, s'étendait avant 1917 sur près de l.600 ha ; il était dirigé par un intendant et ses auxiliaires. Mon père, Vassily Grigoriévitch, jouissait d'une bonne
réputation auprès de la population du village et de la région.
Il était estimé et aimé autant pour ses conseils
avisés que pour l'habitude qu'il avait d'aider tout un chacun se
trouvant en difficulté ou dans le malheur. Le comptoir public de
vins et d'alcool avait été fermé sur sa requête
et remplacé par une coopérative de consommation. Lors de la révolution de 1917, les paysans locaux se jetèrent
sur les terres seigneuriales tant attendues. Ils se mirent à tout
piller, incendier et détruire. En une semaine, la plupart des domaines
de la région furent réduits en cendres. Lors du partage
des terres, il y eut même une grande confusion et des bagarres.
Au village de Tartaki, il en fut autrement : une assemblée générale
fut réunie et un meneur, mon père, fut choisi en son sein.
Il s'adressa immédiatement à l'assemblée : Au début de l'année 1918, l'armée austro-hongro-allemande
occupa l'Ukraine. L'intendant général du domaine Braïlovsky revint également. Comme sa demeure avait été dévastée, il s'installa au palais du seigneur P. Ralli, conservé en parfait état par les habitants du district dans le but de le transformer en lycée. Cet intendant général, Ivanovsky, réclama qu'on mît à sa disposition l 50 gendarmes. Il convoqua les koulaks locaux qui lui apprirent les noms des responsables de la dévastation de treize grosses propriétés, à l'exception du village de Tartaki, lequel avait conservé sans dégâts le domaine seigneurial, mis en exploitation collective. Ivanovsky connaissait bien le meneur de Tartaki, Vassily Grigoriévitch, paysan rebelle mais honnête travailleur. Il vint le trouver en compagnie de son détachement punitif. "Vassily Grigoriévitch, où se trouve donc l'intendant
? demanda-t-il. Dans les autres villages, lvanovsky se donna à coeur joie dans
la répression : il fit fouetter à coups de schlague les
paysans rebelles et commit toutes sortes d'exactions, à tel point
que les gens s'enfuirent en masse dans les forêts. Peu après
la visite d'lvanovsky, mon père alla visiter son parrain, employé
à Jmérinka dans les chemins de fer. Il apprit de lui qu'un
wagon de munitions russes se trouvait sur une voie de garage de la gare,
cela sans que le commandement allemand en ait été informé. Dans la forêt communale de Tartaki, à un kilomètre
du village, se trouvait un immense ravin comportant de nombreuses cavernes
ayant servi jadis à abriter des partisans slaves en lutte contre
les Turcs. Vassily Grigoriévitch prit avec lui trois maçons
et alla inspecter ces cavernes, afin d'y aménager des caches pour
les armes. Une assemblée de toute la commune eut lieu le soir suivant
; quatre-vingts volontaires y furent désignés pour assurer
l'autodéfense de la commune. Ceux-ci m'élurent commandant
du détachement. Le dirigeant de la commune, Vassily Grigoriévitch,
décida d'envoyer quatre membres de notre détachement Un détachement armé de deux cents hommes fut mis sur pied dans le but d'opérer des raids nocturnes sur Jmérinka, avant de se disperser au matin, ses membres continuant à assumer leur part de travail au sein de la commune. Sous la direction de Vassily Grigoriévitch, cinq autres détachements de partisans furent constitués dans les villages avoisinants : ceux de Slomaki, Lioudavka, Gamarnia et Krivoï-rog. Chacun d'entre eux compta près de cent cinquante volontaires,
placés sous le commandement d'un combattant détaché. Au moment de la moisson du blé, les partisans emmenèrent avec eux des mitrailleuses qu'ils dissimulèrent au milieu des épis. Des petits détachements de la Varta ou d'occupants austro-hongro-allemands vinrent à passer à proximité des champs ; les partisans leur tendirent des embuscades et, par le feu nourri et soudain de leurs mitrailleuses, ils les fauchèrent tous. A chaque fois, ils allèrent trouver aussitôt le ommandement local de ces troupes, en les informant que des partisans inconnus, venus de la forêt, avaient décimé l'un de ces détachements, non loin de leur village ou hameau, et indiquaient une fausse direction prise soi-disant par ces partisans fictifs. Les villageois éloignaient ainsi les soupçons d'eux. Un jour, peu avant le battage du blé, l'intendant général lvanovsky et Koumanovsky, le commandant de son détachement punitif, furent tués au moment du dîner, à coups de grenades, dans leur palais. Tout le blé avait été ramassé en meules et
il fallait maintenant le battre, alors que la batteuse avait été
démontée, son tambour devant être réparé.
En outre, c'était la seule batteuse -celle de Tartaki- à
avoir échappé, en 1917, à la destruction générale
des treize fermes avoisinantes. Tous ces villages voisins regrettèrent beaucoup, par la suite, de ne pas avoir agi comme à Tartaki, où tous avaient de quoi manger et se vêtir, sans pour autant compter de koulaks ni de bédniakis. Mon père se posait régulièrement la question : "Où
sont les anarchistes intellectuels ? ". En octobre 1918, sur l'ordre de l'Hetman Skoropadsky, une armée
ukrainienne de la Mer Noire commença à se former, son principal
Etat-major s'installa à la caserne de Lissaya Gora, dans la ville
de Berditchev. Cette armée devait être composée de
"volontaires" , mais ceux-ci avaient fui dans les forêts
pour échapper aux détachements punitifs des régions
de Jmérinka, Vinnitsa et Berditchev. Malgré tout, en deux
semaines, à la fin octobre, plus de cinquante mille hommes furent
assemblés. La majorité d'entre eux vinrent avec leurs propres
armes et provisions. Parmi les officiers, plus de la moitié sympathisaient
avec la A deux heures du matin, le tocsin sonna l'alarme à Tartaki et, une heure plus tard, cinq détachements étaient assemblés, prêts à partir. Mon père déclara qu'au matin une Armée Révolutionnaire allait marcher contre les occupants et leur fantoche Skoropadsky, et proposa à tous les volontaires d'aller s'unir sous son commandement à cette Armée Révolutionnaire, à Berditchev. Presque tous exprimèrent ce désir. On me désigna comme dirigeant provisoire de la commune de Tartaki, à la tête d'un détachement de cent hommes restés pour garder le village. A l'aube, à la tête d'un détachement de six cent cinquante hommes, Vassily Grigoriévitch se dirigea vers Vinnitsa, où il se joignit à l'Armée Révolutionnaire et participa à la bataille qui vit la défaite des quarante mille hommes du détachement punitif. Après cette première victoire, l'Armée Révolutionnaire marcha sur Kiev, à proximité de laquelle un nouveau détachement de nationalistes galiciens se joignit à elle. Vassily Grigoriévitch déclara alors aux siens : " C'est ici que devraient se trouver en ce moment les anarchistes propagandistes, car il est possible de tout faire avec cette masse. " Bien entendu, Pétlioura et Vinnitchenko tirèrent profit de la situation et gagnèrent la masse à leur cause. Les bolcheviks ne sommeillèrent pas non plus et menèrent une propagande effrénée. En parvenant aux abords de Kiev , la masse fut bientôt convaincue que Pétlioura n'était pas bien différent de Skoropadsky. Après la prise de Kiev, le conflit avec les bolcheviks provoqua la division de l'Armée Révolutionnaire en trois parties : les uns rejoignirent les bolcheviks, les autres regagnèrent leurs foyers , enfin les koulaks et les éléments bourgeois restèrent avec Pétlioura. A la mi-janvier 1919, Vassily Grigoriévitch revint avec ses hommes
à Tartaki. A l'assemblée qui suivit, il déclara que
le détachement avait rempli son rôle : " Nous avons
chassé le pire ennemi du peuple laborieux et maintenant nous allons
pouvoir nous consacrer à un travail paisible, du moins tant qu'un
nouvel ennemi apparaisse. " Celui-ci ne tarda pas à faire
son apparition sous les traits des dénikiens. Des combats s'ensuivirent,
puis le calme revint. Pendant tout ce temps, le blé fut moissonné
et battu, puis réparti également entre tous. Vers la fin
de l'année 1919, les bolcheviks apparurent dans la région
de Jmérinka et, Début 1920, les Polonais apparurent à leur tour, Pilsudsky en tête, accompagné de son "ami" Pétlioura. Ayant occupé l'Ukraine, les Polonais répétèrent sans cesse à la population : ," Cette région appartient entièrement à la Pologne et vous, les moujiks russes, vous allez travailler pour nous. "La population accueillit sereinement ce discours et examina avec soin l'équipement français de ces troupes, En automne 1920, les armées polono-pétliouriennes s'enfuirent en pleine panique, chassées bien entendu par les partisans des campagnes, lesquels offrirent ainsi la possibilité aux bolcheviks d'occuper Kiev, Vinnitsa, Jmérinka et toute la province de Podolie. Vassily Grigoriévitch décida alors de m'envoyer avec un petit détachement à l'aide des makhnovistes. Lorsque je lui fis mes adieux, il me dit, les larmes aux yeux, que le mouvement makhnoviste ne parviendrait pas à résister, car nos hommes ne se doutaient pas encore de ce que leur réservaient les bolcheviks. La lutte contre les bolcheviks et la tentative de se joindre à l'armée makhnoviste Le détachement de partisans de Tartaki passa par le village de Yarochenkoï, des volontaires locaux le renforcèrent, lui donnant un effectif de 350 hommes. Il s'appela désormais " Détachement combattant anarcho makhnoviste ". Son commandant devint le camarade Korchoun (pseudonyme), le camarade Matchouliak lui fut adjoint, et Bali en fut le greffier. Fin août 1920, le détachement se dirigea vers Kharkov, ayant appris que le noyau central de l'armée makhnoviste s'y trouvait. Le détachement se donna pour but de se frayer un passage pour se joindre à l'armée makhnoviste. Stationnés au village Dachevo, les éclaireurs nous apprirent qu'un bataillon d'infanterie bolchevik approchait de la localité. Nous nous disposâmes immédiatement à la lisière de la forêt du village, au-dessus de la route qui y menait. Une pluie fine tombait. À l'approche de l'infanterie bolchevique,
les fusils et mitrailleuses crépitèrent, la mettant en déroute.
Les partisans attaquèrent à la baïonnette, puis l'obscurité
naissante empêchant de s'y reconnaître , nous rompâmes
l'engagement et gagnâmes le village de Tarrasch. Trempés
et épuisés, nous nous comptâmes au petit matin : il
y avait douze disparus et dix blessés. Korchoun envoya un éclaireur
sur les lieux du combat nocturne. Lorsqu'ils apprirent que notre détachement
était makhnoviste, les paysans locaux en furent très contents
et se chargèrent immédiatement de recueillir les blessés,
répartis dans Poursuivant sa route, le détachement désarma les miliciens
du village Piatigory. La population locale lui réserva le meilleur
accueil. Korchoun décida de passer l'hiver au village de Tétiev
, fortifié pour l'occasion. Les combattants furent répartis
parmi les foyers du lieu ; ils devaient les aider dans leurs travaux et,
en cas d'alerte, se rassembler immédiatement à un endroit
convenu pour affronter l'ennemi. Treize petits villages furent ainsi organisés,
ayant chacun son détachement et son commandant. Un détachement
rouge de cinq cents hommes vint à passer ; tous les détachements
de partisans du lieu fondirent sur lui, l'encerclèrent et l'anéantirent
en une demi-heure. Les bolcheviks n'avaient d'ailleurs pas le temps de
réprimer les paysans Au printemps 1921, groupant cinq cents combattants, notre détachement se dirigea vers Znamenka. Sur sa route, il dut affronter à de nombreuses reprises des unités rouges et subit en conséquence de sérieuses pertes. À la fin de l'été, nous rejoignîmes le détachement makhnoviste de Bélach, à Tatievka, qui fut bientôt défait à Znamenka. Avec deux compagnons, je passai en Pologne, puis en Autriche et en Yougoslavie, enfin en France. Ossip Tsébry Diélo trouda - Probouzdénié, New-York, n°31, décembre 1949, pp. 17-19, et n° 32, mars avril 1950, pp. 13-14.
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