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En,
décembre 1914, la C.G.T., invitée à assister, à Copenhague, à une conférence
socialiste des pays neutres, pour le rétablissement de la Paix entre les
peuples, refusa même de répondre.
Monatte, délégué titulaire pour le Gard, suppléant pour le Rhône au Comité
confédéral, démissionna publiquement et envoya la lettre, que nous republions
aujourd'hui,
partout où il espérait éveiller un écho.
Il estimait n'avoir plus rien à faire dans un Comité acquis au nationalisme
gouvernemental et
qui entraînait le prolétariat français dans son abdication. Il se désolidarisait
pleinement de cette abdication et faisait connaître au dehors qu'il restait
en France quelques hommes fidèles.
le Monde Libertaire
Camarades,
Après le vote émis dans sa
séance du 6 décembre par le Comité Confédéral, je considère comme un devoir
de renoncer au mandat que vous m'aviez confié.
Voici les raisons qui ont dicté ma détermination : Au cours de ces cinq
derniers mois, c'est avec stupeur, avec douleur, que J'avais vu. Le Comité
Confédéral enregistrer purement et simplement l'acceptation par son secrétaire
général d'une mission officielle de commissaire de la nation.
Quelques semaines plus tard, la Commission Confédérale envoyée à Bordeaux
consentir à faire une tournée de conférences pour le compte du gouvernement.
Des militants syndicalistes, des fonctionnaires d'organisations, tenir
un langage digne de purs nationalistes. Aujourd'hui, le Comité Confédéral
vient de refuser sa sympathie aux efforts tentés eu vue de la paix par
les socialistes des pays neutres. Pour le Comité Confédéral, parler en
ce moment de paix constituerait une faute, presque une trahison, une sorte
de complicité dans une manœuvre allemande, tout comme pour le Temps et
pour le gouvernement.
Dans ces conditions, il m'est impossible de rester plus longtemps dans
son sein, car je crois, au contraire, que parler de paix est le devoir
qui incombe, en ces heures tragiques, aux organisations ouvrières conscientes
de leur rôle.
Le 22 novembre, le secrétaire
confédéral donnait connaissance au Comité d'une invitation à la Conférence
des socialistes des pays neutres organisée à Copenhague, pour les 6 et
7 décembre par les partis socialistes scandinaves.
M'opposant au passage à l'ordre du jour, je faisais la proposition suivante
: Que la C.G.T. répondit en assurant les socialistes scandinaves que,
s'il nous était impossible d'envoyer un délégué, nous suivrions cependant
leur efforts en faveur de la paix avec la plus grande sympathie et que
nous faisions des vœux pour le succès de Copenhague.
A la séance du 29 novembre, la fédération des Métaux déposait une résolution
motivée, inspirée du même esprit, à laquelle je me ralliai avec empressement.
Comment et par qui elle fut combattue ? Par quels arguments ?
Il serait trop long de le dire ici ; mais les procès?verbaux du Comité
Confédéral 22 novembre, 29 novembre et 6 décembre vous fixeront sans doute
un jour prochain.
Le 6 décembre, le Comité Confédéral se trouvait devant trois propositions
: une première, de la Fédération du Bâtiment, tendant à ne faire aucune
réponse ; une seconde, de Luquet, comportant des restrictions importantes
et l'accord de la C.G.T. et du Parti sur un texte commun de réponse ;
enfin celle des Métaux. Le Comité se prononça d'abord sur la proposition
à caractère préjudiciel du Bâtiment, l'adoptant par 22 voix contre 20
et 2 abstentions. Il est hors de doute que la proposition des Métaux aurait
été écrasée, le 6 décembre, par une forte majorité.
Ainsi, une nouvelle fois,
des appels socialistes en faveur de la paix n'auront trouvé aucun écho
dans les organisations centrales françaises, ni dans la presse ouvrière
de ce pays, celle-ci allant même jusqu'à refuser de les reproduire. Appels
et initiatives conformes cependant à la résolution des congrès socialistes
internationaux de Stuttgart, de Copenhague et de Bâle, qui déclare :
" Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, c'est le devoir (aux classes
ouvrières) de s'entremettre pour faire cesser promptement et d'utiliser
de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre
pour agiter les couches les plus profondes et précipiter la chute de la
domination capitaliste ".
Ce devoir, Keir Hardie et l'Indépendent Labour Party, en Angleterre, se
sont efforcés, dès le premier jour, de le remplir ; ainsi que les deux
partis socialistes russe ; de même que les socialistes italiens et suisses
dans leur Conférence de Lugano et le parti socialiste américain par son
initiative d'un Congrès socialiste international extraordinaire.
C'est le devoir que vient de remplir Karl Liebknecht et avec lui une minorité
du parti socialiste allemand par sa protestation au Reichstag, le 2 décembre
:
" Une paix rapide qui n'humilie personne, pour une paix sans conquêtes,
voilà, déclare-t-il, ce qu'il faut exiger. Tous les efforts dirigés dans
ce sens doivent être bien accueillis.
Seule, l'affirmation continue et simultanée de cette volonté, dans tous
les pays belligérants, pourra arrêter le sanglant massacre avant l'épuisement
complet de tous les peuples intéressés. " Seule, une paix basée sur la
solidarité internationale de la classé ouvrière et sur la liberté de tous
les peuples peut être une paix durable. C'est dans ce sens que les prolétariats
de tous les pays doivent fournir, même au cours de cette guerre, un effort
socialiste pour la paix ".
Il est incompréhensible, dans
une certaine mesure, que les masses du peuple, trompées et excitées journellement
par la presse, par toute la presse, aient accepté comme articles de foi
toutes les déclarations gouvernementales.
Mais que les militants du syndicalisme n'aient pas montré plus de plus
de clairvoyance, qu'ils n'aient pas apporté plus de sens critique à l'examen
des allégations gouvernementales, qu'ils se soient laissé gagner par la
fièvre de la vanité nationale, qu'ils aient perdu le souvenir des principes
qui guidaient jusqu'à maintenant leur action, voilà le plus attristant
spectacle.
Quand Poincaré, il y aura deux ans le mois prochain, monta à la présidence
de la République, certains d'entre nous se dirent : " Nous aurons la guerre
avant la fin de son septennat ".
Nous l'avons eue moins de deux ans après. Cette guerre prévue, redoutée
par nous, cette guerre voulue, préparée par nos politiciens de l'esprit
national, c'est elle que la majorité du Comité Confédéral envisage maintenant
comme une guerre de libération pour l'Europe, comme une guerre capable
de porter la liberté et la République à l'Allemagne et de ruiner le militarisme
universel.
Quelle illusion !
Cette guerre, dont l'attentat
de Sarajevo ne fut que le prétexte, a ses sources réelles dans le duel
économique anglo-allemand et dans la rivalité germano-slave.
L'alliance russe, déjà la honte de la République française, a précipité
notre pays dans le gouffre. L'alliance russe et les ambitions marocaines
de nos coloniaux. Le Kaiser n'a fait qu'avancer l'heure de la conflagration
européenne. Sa responsabilité en est plus lourde que celle d'aucun gouvernement
; mais celle des gouvernements français, russe et anglais n'est pas légère.
Encore n'est-il pas établi que le gouvernement français ait tout fait
pour sauvegarder la paix dans la dernière semaine de juillet. Nul ne doute
que la diplomatie secrète -aux méfaits tant de fois dénoncés- ait joué
un rôle considérable dans la déclaration de la guerre.
Les travailleurs conscients des nations belligérantes ne peuvent accepter
dans cette guerre la moindre responsabilité ; elle pèse, entière, sur
les épaules des dirigeants de leurs pays. Et loin d'y découvrir des raisons
de se rapprocher d'eux, ils ne peuvent qu'y retremper leur haine du capitalisme
et des Etats. Il faut aujourd'hui, il faudrait plus que jamais conserver
jalousement notre indépendance, tenir résolument aux conceptions qui sont
nos nôtres, qui sont notre raison d'être.
Si on les croit fausses, qu'on le dise !
Alors seulement on aura le droit de faire du nationalisme sous toutes
ses formes, nationalisme politique et nationalisme économique. Mais je
crains fort que nos organisations centrales, en France comme en Allemagne,
C.G.T. comme Parti socialiste, Union Syndicale internationale comme Internationale
socialiste, n'aient signé leur faillite. Elles venaient de se révéler
trop faibles pour empêcher la guerre, après tant d'années de propagande
organisatrice. Mais on pouvait encore se dire que la faute en incombait
peut-être aux masses restées à l'écart et qui n'avaient pas compris les
devoirs de l'internationalisme.
Cette dernière lueur d'espoir vacille sous les paroles des militants d'un
pays à l'autre. C'est au centre que le feu, c'est-à-dire la foi, a manqué.
Si l'humanité doit connaître un jour la paix et la liberté, au sein des
Etats-Unis du monde, seul un socialisme plus réel et plus ardent, surgissant
des désillusions présentes, trempé dans les fleuves de sang d'aujourd'hui,
peut l'y mener.
Ce n'est pas, en tout cas, les armées des alliés, non plus que les vieilles
organisations déshonorées qui le peuvent. C'est parce que je crois, chers
camarades du Gard et du Rhône que la C.G.T. s'est déshonorée par son vote
du 6 décembre, que je renonce, non sans tristesse, au mandat que vous
m'aviez confié.
Les autres
articles :
les
anarchistes et la guerre de 14/18 ; le
manifeste des seize & réponse au manifestedes anarchistes de
Londres ; Malatesta réponse
au manifeste des seize ; Déclaration
de l'internationale anarchiste (1915) ; Louis
Lecoin et le conseil de guerre ; les mutineries
de la Mer Noire (1919)
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