autres articles
& bibliographie
sur le sujet

ERICH MUHSAM & la Révolution des Conseils (1918-1919 )

" La période de la Révolution de novembre et de la République des conseils qui suivit alors fut très importante non seulement pour la conscience politique de Mühsam - il intégra, par exemple, l'idée des conseils à sa conception de l'anarchisme -, mais aussi pour son oeuvre littéraire.
Le drame Judas(1921), qui doit être appréhendé comme un paradigme de la vie de Mühsam et de sa recherche d'unir anarchisme et littérature, intègre les expériences de la Révolution de novembre et de la République des conseils. Les poèmes du recueil intitulé Terres brûlantes (1920), dont le sous-titre est Vers d'un combattant, traitent du même thème. " (1).

En janvier 1918, les ouvriers des fabriques de munitions déclenchèrent contre la guerre une grève générale qui, malgré son extension à l'ensemble du pays, fut de courte durée. E. Mühsam soutint cette lutte et harangua les travailleurs des usines Krupp de Munich. De Plus, il avait refusé son incorporation au Service auxiliaire patriotique qui venait d'être instaurée A la suite de cette action, il fut arrêté et assigné à résidence surveillée à Trauenstein.

Double pouvoir

Relâché le 5novembre, il participa aussitôt aux actions contre la guerre.
Au cours des. trois jours qui suivirent, il prononça des discours pacifistes devant les casernes munichoises. Il reprit la publication de la revue "Kain" (2) et fonda l'Union des internationalistes révolutionnaires. Après le 7 novembre, il participa à la création du R.A.R. (Conseil révolutionnaire des ouvriers) dont il devint l'un des leaders. Le conflit larvé, qui opposait les conseils ouvriers au gouvernement Eisner (cf. M.L. n° 569p. 10), " (... ) s'enflamma à l'annonce, pour le 12 janvier 1919, de la date des élections au Landtag.
Lors d'une manifestation (NdT : le 7décembre), Mühsam prit la parole contre les élections et attaqua la presse bourgeoise. Il rapporte ainsi la suite des événements :
L'assemblée me pressa de mener une action contre un journal clérical particulièrement détesté. Comme un millier de soldats environ se joignit à nous en chemin, l'occupation de presque tous les journaux bourgeois de Munich fut réalisée dans la nuit. Immédiatement alerté par les réactionnaires, le ministre-président Eisner convoqua rapidement le commandant militaire de la place et le chef de la police et chercha avec eux toutes les solutions possibles pour rétablir la situation. " (E. Mühsam, VonEisner bis Leviné p. 15)." (3).

Finalement, l'ordre fut rétabli par les troupes restées fidèles au gouvernement, aprèsque les insurgés se furent attaqués au ministère de l'intérieur et qu'ils eurent tenté d'obtenir la démission de Auer (le ministre de l'intérieur,réformiste social-démocrate). "Craignant que des perturbations dans le déroulement du scrutin de la part du K.P.D. (Ndt : parti communiste allemand)et des anarchistes (les deux organisations appelaient au boycott), (... ) Eisner fit arrêter douze personnes, le 10 janvier, parmi lesquelles Mühsam et Max Levien, le leader du K.P.D. "
Par cette tentative, écrit Mühsam, il alla au devant d'un échec décisif et s'aliéna la sympathie des masses les plus radicalisées (...) spontanément, une gigantesque manifestation se rassembla devant le ministère exiger notre libération... " (E. Mühsam, Von Eisner bis Leviné, p. 15). Mühsam dût être relâché et, dans cette affaire, il vit la preuve qu'il était soutenu par la base. Ses discours incendiaires trouvaient un terrain fertile dans la fraction la plus radicale de la classe ouvrière munichoise. " (...)
Pour Mühsam, commença alors la période la plus décisive ; entant que porte parole du R.A.R., il s'entendit avec le K.P.D. sur les mesures susceptibles de provoquer l'établissement de la République des conseils. Le 28 février, au Congrès des conseils, il fit la proposition au nom du K.P.D. et du R.A.R., de proclamer la République des conseils. Cette proposition fut pourtant rejetée par 234 voix contre 70.
Les raisons de ce refus tiennent à la position majoritaire du S.P.D. (parti social-démocrate) et à l'hésitation de quelques révolutionnaires, parmi lesquels Landauer, qui pensaient que cela était prématuré " (3). Le développement de la République des conseils Le 4 avril, c'est à son instigation que les Conseils ouvriers d'Augsbourg proposèrent de proclamer la République des conseils de Bavière. Le 6 avril, soutenu par Toller (4) et Landauer, il invita le Conseil central à se prononcer sans plus tarder et sa proposition fut enfin acceptée (5).

Malgré les sollicitations, Mühsam ne voulut occuper qu'un poste secondaire au seindu Conseil des commissaires du peuple. Il fut chargé des relations avec l'Europe orientale et, dès le 7avril, il entreprit d'entrer en contact, par radiogrammes, avec Moscou et Budapest - la République des conseils de Hongrie avait été proclamée le 21 février.
Mais surtout, Mühsam tenta de toute ses forces et de toute son influence au sein du R.A.R. de lutter contre la division des forces révolutionnaires (6) qui freinait la mise en place du système des conseils, et se proposa comme intermédiaire. " Entre temps, il avait accepté la critique avancée par les communistes, selon laquelle la proclamation de la République des conseils avait été prématurée, dans la mesure où l'extension de la vague révolutionnaire à tous les pays et l'agitation au sein de l'armée auraient dues être garanties. Mais, il ne comprenait pas pourquoi le K.P.D. ne se décidait pas à collaborer, eu égard à cette nécessité.
Après l'échec de ses négociations directes avec les communistes, parmi lesquels Leviné (7), et pour convaincre les travailleurs de sensibilité communiste de collaborer, il tenta de prendre la position d'un communiste en opposition avec la direction.
Le 9 avril, il rédigea un appel dans ce sens, qui doit être replacé dans le cadre de cette ambivalence : " La Bavière est une République des conseils ! " Sans égar dpour les controverses de vos dirigeants, la population laborieuse doit s'unir pour réaliser le socialisme et le communisme ! (... ) " La dictature du prolétariat est chose faite ! " Une armée rouge doit immédiatement être constituée ! " L'alliance avec la Russie et la Hongrie doit être conclue ! (... ) Le nouveaupouvoir devra organiser, aussi vite que possible, de nouvelles élections aux conseils d'entreprises sur des bases révolutionnaires, à partir desquelles le système des conseils doit s'édifier de la base au sommet. " (E. Mühsam, Von Eisner bis Leviné, p. 61).
De ce tract programmatique, qui se différencie à peine des tracts du K.P.D. des débuts de la République des conseils, Mühsam ne donne qu'une explication : " La direction du K.P.D. (Ligne Spartakus) - groupe local de Munich - se plaça, pour des raisons de principe, hors de la gestion provisoire de la République des conseils. Espérons que la contradiction sera bientôt résolue par la décision de nouvelles élections d'entreprises sur des bases révolutionnaires et desquelles doit définitivement résulter le pouvoir prolétarien. " (E. Mühsam, Von Eisner bis Leidné, p. 61).

Les illusions que Mühsam avaient placées dans les élections d'entreprises s'envolèrent le 11 avril, lorsque l'ensemble des conseils d'usines de Munich organisèrent un rassemblement à la Hofbrâu (... ). Lorsque les représentants de tous les partis se furent exprimés, il devint clair que, désormais, le K.P.D. refusait de participer à la République des conseils. " Une minorité des membres du parti, parmi lesquels Levien, approuvait tandis que la grande majorité affirmait énergiquement sa volonté d'accord. Levien trouva un auxiliaire en la personne d'un communiste berlinois qui repoussa avec une très grande nervosité le principe de l'unité du prolétariat, tant qu'elle n'aurait pas lieu sur les bases du K.P.D. (7). "(E. Mühsam, Von Eisner bis Leviné, p.66).

Bien que la réunion des conseils d'ateliers votât la confiance au gouvernement des conseils, les communistes demeurèrent sur leur position de refus. Les 12 et 13 avril, une armée de volontaires, qui avait été envoyée par le gouvernement Hofmann -réfugié- à Bamberg, fit une tentative de putsch. Avant d'être repoussée par le K.P.D. (NdT : selon d'autres sources, il semblerait que le K.P.D. n'ait pris aucune part à cette action), elle parvint à arrêter Mühsam et onze autres membres du conseil central. " Erich Mühsam fut d'abord enfermé à la forteresse d'Ansbach.
Lorsque commencèrent les procès contre les meneurs de la République des conseils (NdT : après que celle-ci eut été liquidée), l'accusation contre lui fut transformée en plainte en diffamation. Il fut condamné comme " agent provocateur " à 15 ans de prison et fut conduit à Niederschônenfeld. Réflexions et bilan " C'est seulement à partir des faits bruts, que l'on peut juger la portée de cette période sur l'évolution de Mühsam. Dans la période qui avait précédé la Révolution de novembre et la République des conseils, il avait manifestement manqué de soutien au sein du mouvement ouvrier. " Ses efforts pour se créer, de ses propres forces, des appuis au sein du groupe Action devaient nécessairement s'enliser dans les limites d'un groupe restreint.
D'une manière générale, la gauche révolutionnaire bavaroise n'était pas non plus particulièrement florissante en 1918 (... ). C'est seulement à lami-décembre 1918 que se forma le groupe local du K.P.D. de Munich (...). Mais ce groupe local s'était à peine consolidé qu'il inclina vers des idées anarchistes. Comme, en outre, un forum permettant un certain progrès pour tous les radicaux de gauche avait vu le jour avec la fondation du R.A.R. et comme les conceptions anarchistes semblèrent aussi reprendre de l'influence (les bolchevicks avaient fait leur le slogan anarchiste :" Tout le pouvoir aux conseils "), Mühsam crut avoir trouvé son rôle comme médiateur. " Bien que ses appels à l'unité fussent restés sans réponse de la part du K.P.D., il demeurait pourtant convaincu, d'après l'expérience munichoise, de parvenir à restaurer une alliance entre les disciples de Marx et de Bakounine.
Dans une lettre au Knief de Brême en 1919, il écrit : " Les méthodes théoriques et pratiques d eLénine pour réaliser la révolution jettent un pont sur lequel peuvent se rencontrer les disciples de Bakounine et d'un Marx débarrassé de Kautsky et de Bernstein (... ). " Comme cela apparaît dans le tract du11 avril, déjà cité, l'idée centrale qui, selon lui, devait permettre l'alliance, était l'idée des conseils. " A cette époque, Mühsam ne pouvait prévoir que les bolchevicks s'étaient appropriés la revendication populaire des soviets par tactique et que, par la suite, ils liquideraient les soviets dès que leur parti se serait installé en situation de pouvoir ( ... ).
Toutefois, la tentative de Mühsam de rassembler des éléments bolchevicks et anarchistes doit être perçue comme un essai d'adaptation de la théorie anarchiste au stade de développement des méthodes révolutionnaires.
Le succès de l'idée des conseils au sein du mouvement anarchiste allemand peut lui être essentiellement attribué... " (8).

Philippe Groupe Kropotkine

(1) WHAUG, " Erich Mühsam, Schriffsteller des Révolution -, p. 31.
(2)Fondée en avril 1911, cette revue mensuelle fut publiée par Mühsam jusqu'à la guerre. La seconde série de" Kain " fut éditée de novembre 1918 jusqu'à l'arrestation de Mühsam, en avril 1919.
(3) W. HAUG, " Erich Mühsam,... " pp. 32-33.
(4) Ernst Toller qui fut influencé à la fois par K. Eisner et G. Landauer, fut Président du Conseil des commissaires du peuple jusqu'au 13 avril. Pour plus de renseignements, se reporter à l'article sur Ernst Toller qui sera publié la semaine prochaine. La proclamation de la République des conseils de Bavière, intitulée " Au peuple de Bavière ", futrédigée conjointement par Landauer et Mühsam.
(6) Cette position doit être rapprochée de celle de Malatesta lors du mouvement d'occupation des usines en 1920 (cf. ses articles " Front unique prolétarien " - du 8 août 1920 et " Notre tâche actuelle " - du 21 août1921).
(7) Eugen Leviné fut envoyé à Munichpar la direction du K. P. D en mars 1919, pour rétablir l'ordre dans les rangs du parti et mettre fin d l'unité d'action pratiquée jusque là par les anarchistes et les communistes.
(8) W. HAUG, " Erich Mühsam, ... ", pp.36-40.

un numéro de la revue Kain


Les autres articles :
Les spartakistes ; Bavière 1919 république ou révolution ; Rudolph Rocker ;

A lire :
La république des conseils de Bavière (Erich Müsham) ; Rudolph Rocker (Revue Itinéraire)

 

Haut de page