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19 avril 1919, mutinerie des marins de la mer Noire
René Lochu

Si André Marty fut le seul officier de marine à lever l'étendard de la révolte, il ne fut pas, comme voulut plus tard le faire apparaître le parti communiste français, le héros légendaire, l'instigateur et le principal dirigeant, des mutineries de la mer Noire. Quand à Badina, il changea -a-t-on dit- de cap, et se retrouva un beau jour dans le camp adverse.
Sans doute avait-il mal réglé son compas ?
Pendant la Guerre d'Espagne, Marty sera, ainsi que l'Italien Togliatti, un des organisateurs des Brigades internationales.
Jugé très sévèrement pour son impitoyable dureté, les combattants révolutionnaires espagnols le surnommèrent le boucher d'Albacète.

19, 20, 21 avril 1919, mutinerie à Sébastopol :
C'est du cuirassé France que partit la révolte des marins de la mer Noire. Déclenchée le 19 avril 1919, elle durera jusqu'au 21 avril. Le surlendemain 23 avril, quand, à 11 heures du matin nous entrâmes dans le port de Sébastopol, plusieurs cuirassés et l'aviso Algol y étaient ancrés. Le cuirassé France avait quitté Sébastopol le matin même, à 9 heures. Tout nous semblait calme. Mais ce calme n'était qu'apparence.

Alors que nous étions groupés sur la plage avant au poste de manœuvre, un chaland passa au long de notre bord, les soldats russes qui s'y trouvaient se mirent à injurier notre officier de manœuvre. Un peu plus tard une chaloupe du cuirassé Jean-Bart, mitrailleuse à l'avant accosta la coupée de La Suippe. Tout cela nous parut bien insolite, mais si nos officiers étaient au courant de la situation, ils se gardèrent, bien entendu, d'en ébruiter le moindre écho à bord.

Ce n'est que plus tard, à Yalta, qu'au hasard d'une rencontre avec une jeune femme, originaire de Nantes, préceptrice dans une famille de la bourgeoisie russe, et que la révolution avait surprise là, en Crimée, que nous fûmes plus amplement informés. Depuis longtemps déjà une révolte sourde couvait à bord des " gros-culs " où régnait une discipline sévère. Tout marchait au clairon et au sifflet, et les sujets de mécontentement étaient nombreux.

Sur le cuirassé France, d'où partit la mutinerie, existait un groupe de vingt à trente membres de tendance anarchisante. Une bibliothèque permettait la diffusion à bord, de brochures et de journaux, dont La Vague qui avait une influence certaine sur cet équipage de 1200 hommes. En provenance d'Odessa, le France arriva à Sébastopol le 16 avril. Une compagnie de débarquement fut mise à terre et des dispositions de combat furent prises en vue d'enrayer l'avance de l'Armée rouge qui approchait de Sébastopol.

En signe de protestation de nombreux mécaniciens refusent de travailler et montent sur le pont. Cependant que certains, cédant aux menaces redescendent dans les machines, les irréductibles sont arrêtés et mis en cellule. Parmi eux : Couette, Delarue, Leroux et Virgile Vuilemin un matelot mécanicien originaire de Besançon, qui deviendra par la suite la tête de la mutinerie. Loin de se calmer, la colère grandit quand l'équipage su que la corvée de charbon est décidée pour le 20 avril, dimanche de Pâques.
Or, pour ceux qui ont fait l'escadre à cette époque, la corvée de charbon n'était pas une partie de plaisir, aussi le mécontentement était-il grand parmi les matelots. Aussitôt circule à bord le mot d'ordre : Pas de corvée de charbon. Ce soir, après le branle-bas, rassemblement sur la plage avant.
C'était le soir du 19 avril. Ils sont là environ 600 hommes discutant ferme. Le bidel (capitaine d'armes) tenta d'intervenir pour ramener le calme, mais il est accueilli par des cris hostiles et des coups de sifflets.

L'équipage du Jean-Bart, mouillé à proximité, faisant écho, se joint au mouvement.
La mutinerie venait de commencer.
Les marins se précipitent vers les locaux disciplinaires, ouvrent les portes des cellules, et délivrent les prisonniers, dont Virgile Vuillemin. A bord des deux cuirassés retentit l'Internationale et des cris se font entendre : A Toulon ! A Toulon ! Les fayots à l'eau !
Une délégation composée de Villemin Doublier et Notta, élue par l'équipage, va alors présenter au commandant en second du France les revendications suivantes :
1- Cessation de la guerre contre la Russie.
2- Retour immédiat en France.
3- Adoucissement de la discipline.
4- Amélioration de la nourriture.
5- Envoi de l'équipage en permission.

Les équipages du Justice et du Vergniaud se joignent à ceux du France et du Jean-Bart. Devant l'aggravation de la situation, le vice-amiral Amet commandant de la 2è escadre tenta de ramener le calme mais ce fut un tollé général, et tout comme le bidet l'amiral dut se retirer sous les huées et coups de sifflets.

Par mesure d'apaisement les marins sont autorisés à descendre à terre, et c'est alors que le drame va éclater. Dans les rues de Sébastopol une foule enthousiaste acclame les matelots, et à l'Hôtel de Ville, le président du Comité révolutionnaire les accueille chaleureusement. Un officier de la marine française qui tentait de s'emparer d'un drapeau rouge brandi par un marin se fait gifler, et c'est à ce moment que des salves de balles, tirées par un groupe de soldats grecs, et des officiers-mariniers français commandés par un officier, balaient la rue faisant de nombreuses victimes, dont un matelot du Vergniaud, tué.

A l'annonce de cette nouvelle, la colère des équipages s'accentue à bord de tous les bâtiments. A bord du France, les mutins se précipitent vers l'arrière, Vuillemin en tête, et demandent que réparation soit faite. Les marins se rendent maîtres de tous les navires. Le commandant Robez, du France demande aux délégués de calmer l'équipage et va jusqu'à promettre qu'aucune sanction ne sera prise. Ce qui ne l'empêchera pas plus tard devant le conseil de guerre de soutenir qu'il n'avait engagé que lui, personnellement.

Finalement, le France appareilla pour Bizerte. Les officiers, neutralisés, l'équipage restera maître du bâtiment jusqu'à son arrivée en Tunisie, et le service à bord sera dirigé par un quartier-maître délégué par l'équipage. Devant la gravité de cette situation, l'état-major français, comme à Odessa, en conclut qu'il était d'extrême urgence de faire évacuer Sébastopol.

Malgré la promesse faite par le commandant Robez, les tribunaux maritimes ne furent pas tendres à l'égard des mutins qui se virent infliger des condamnations allant de dix à vingt ans de prison. Pendant deux heures, Virgile Vuillemin courageusement, se fera le véritable avocat de ses camarades. Les "Mutins de la mer Noire" entraient dans l'histoire.

La Suippe arrivée à Sébastopol le 23 avril en repartait donc le lendemain, pour mouiller le 25 à 7 heures du matin, en baie de Tendra, à proximité du croiseur Bruix et du cuirassé Démocratie, et en repartir en fin de matinée pour ravitailler le Waldeck-Rousseau toujours en rade d'Odessa.

Notre mission terminée nous reprenions la mer. Or, le 26 avril, André Marty était transféré du torpilleur Protet à bord du Waldeck-Rousseau, que nous venions de quitter la veille- Informé depuis peu du cas Marty et de ce qui s'était passé à Sébastopol, l'équipage, à l'arrivée de Marty, manifesta en entonnant l'Internationale et en clamant ouvertement son approbation de la révolte des équipages du France et du Jean-Bart. Devant une telle manifestation, l'amiral Caubet, commandant du bord, prit la décision de renvoyer Marty sur le Protet, puis rassembla son équipage et tenta de le calmer. Le départ immédiat pour la France fut exigé par les marins. L'amiral Caubet promet alors d'appareiller le lendemain à destination de Constantinople, via baie de Tendra où, à son tour, l'équipage du Bruix sera gagné par l'esprit de révolte, à la suite d'une visite à bord d'un groupe de matelots du Waldeck-Rousseau, et exigera son retour en France.
L'appareillage du Bruix eut lieu quelques jours plus tard.

René Lochu
Extrait de :
Libertaires, mes compagnons de Brest et d'ailleurs.

Peronne, marin sur le Waldeck Rousseau


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