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Peut-on examiner le comportement
d'un groupe d'hommes, dans un temps donné, sans faire l'étude générale
des événements et du comportement de tous. Il apparaît indispensable de
rappeler rapidement le climat qui présida à la déclaration de guerre de
1914.
Aspect politique
En Autriche-Hongrie (pays
artificiel composé de deux ethnies) un impérialisme autocratique et belliqueux
règne en la personne de François-Joseph qui rêve d'hégémonie et s'est
déjà annexé la Bosnie et l'Herzegovine. En Serbie, composée de slaves,
l'opposition à la dictature autrichienne devait se concrétiser par l'attentat
de Sarajevo dont on tirera prétexte pour le déclenchement de la guerre
mondiale.
En Russie, où un régime anachronique règne encore en contradiction avec
un mouvement ouvert aux idées nouvelles (la révolution de 1905 a ébranlé
à jamais le tsarisme) on s'émeut du développement industriel de l'Allemagne
et l'on veut s'opposer à une expansion possible du pangermanisme.
En Allemagne, le gouvernement se grise de la puissance qui s'étend aussi
bien dans le domaine militaire, où l'on entretient à grands frais une
armée puissante, que dans le domaine industriel et commercial.
L'Angleterre ne saurait voir d'un bon œil cette puissance nouvelle qui
risque de la concurrencer, sinon de l'éclipser, sur le marché mondial.
En France, le mouvement social se développe dangereusement pour le pouvoir
dans le même temps où la réaction et le bellicisme accèdent à la présidence
de la république en la personne de Raymond Poincaré, l'homme de la revanche.
Telle était en gros la situation.
Mais sans doute un autre facteur que les rivalités politiques, économiques
et militaires concourait à ouvrir les hostilités et à en préparer dans
l'ombre le déclenchement, ainsi que s'y sont employés les politiciens
de tous pays.
L'Internationalisme
Ce danger pour les gouvernants,
danger qu'il fallait anéantir et noyer dans la guerre, c'est cet éveil
à la conscience de tous les travailleurs, ce dénoncement des idoles patries,
et la tenue de nombreux congrès internationaux où, par dessus les frontières,
ils s'emploient à conjuguer leurs efforts. Assez timides et réformistes
à leur début, ces congrès vont se montrer de plus en plus catégoriques,
ne se contentant plus d'appeler l'attention sur le sort des travailleurs,
mais dénonçant les causes et envisageant l'avènement d'un monde sans classe.
D'une part, les socialistes divisés en allemanistes, guesdistes, blanquistes,
broussistes ne se grouperont que tardivement en un parti unique toujours
tiraillé entre les réformistes et les révolutionnaires.
D'autre part, et combien plus solides, les syndicalistes vont jeter les
bases d'une future structure sociale. Faits à signaler, alors que dans
presque tous les pays, les seconds n'ont qu'un rôle revendicatif et s'alignent
pratiquement sur les premiers, en France la C.G.T. conserve une totale
autonomie et se refuse à limiter son rôle à des revendications pécuniaires
et à laisser aux politiques la résolution des problèmes sociaux. Face
à celui de la guerre dont divers incidents annoncent la menace, les uns
comme les autres préconisent le boycott de la tuerie par la grève générale,
la paralysie du pouvoir dans chaque état, la prise des organismes centraux
: chemins de fer, PTT, ministères, etc.
La
grande faillite
Tels étaient encore les mots
d'ordre du parti socialiste et de la C.G.T. à la veille de la guerre.
Le congrès de celui-là, tenu les 14, 15 et 16 juillet 1914 concluait ainsi
ses débats : " Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher
la guerre et pour imposer aux gouvernants le recours à l'arbitrage, le
Congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière
simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés
ainsi que l'agitation et l'action populaires sous les formes les plus
actives. "
Deux jours avant la guerre, syndicalistes et socialistes s'élevaient encore
contre la possibilité d'une pareille monstruosité. Et brusquement, sans
transition, peur ou ambition, les leaders démissionnaient. Le programme
qui consistait à sauter dans les ministères est à moitié réalisé on le
fait bien, mais ce n'est plus pour paralyser le pays, couper les communications,
rendre l'état impuissant à réaliser son mauvais coup, mais simplement
pour y trouver un fauteuil doré à la taille d'un Guesde, d'un Sembat ou
d'un Jouhaux.
Certes, quelques-uns sauveront l'honneur, mais pour un Merrheim ou un
Monatte en France, un Liebknecht ou une Rosa Luxembourg en Allemagne,
un Douchan Popovitch ou un Laptchevitch en Serbie, combien de Vandervelde,
de Renaudel, d'Albert Thomas, de Compene Morel ou de Marcel Cachin ?
Les
anarchistes
Dans cette débâcle générale
quel est le rôle des anarchistes ?
Le désarroi qui a frappé tous les hommes a-t-il épargné les anarchistes
?
Il serait vain et faux de prétendre qu'ils y aient tous échappé. Nous
ne sommes pas des surhommes et si nous avons le privilège de raisonner
plus sainement que le commun de nos semblables, ce n'est pas en raison
d'une supériorité particulière, mais simplement parce que affranchis des
préjugés religieux et politiques, nous n'avons pas le souci de nous aligner
sur les uns ou les autres et de justifier ceux-ci ou ceux-là.
A cet égard les anarchistes se devaient de refuser les prétextes par lesquels
on prétendait faire accepter la guerre. Tous nos théoriciens en avait
démonté et démontré le mécanisme, ils avaient crevé le paravent des guerres
défensives ou de droit pour démasquer les intérêts et les ambitions qu'elles
camouflent ; ils avaient rappelé que les travailleurs, n'ayant pas de
patrie, n'en ont pas à défendre ; ils avaient prôné l'internationalisme
et la solidarité ouvrière face aux aventures sordides et criminelles où
les généraux et les chefs d'état entraînent les peuples. Sans attache
d'aucune sorte, plus et mieux que les socialistes (empêtrés dans les compromissions
parlementaires), plus et mieux que les syndicalistes dont ils étaient
le ferment le plus sûr, les anarchistes se devaient d'être les irréductibles
ennemis de toutes guerres.
Deux questions se posent : Que pouvaient-ils faire ? Qu'ont-ils fait ?
Que pouvaient-ils faire ? Ramenés à leurs seules forces, après la trahison
des leaders syndicaux, l'abandon des socialistes, qui pouvaient leur apporter
l'appoint d'un mouvement parallèle, ils ne pouvaient prétendre à une action
d'envergure capable de contrecarrer l'immonde fléau.
Qu'ont-ils fait ? Ici il est bon de reprendre l'histoire généreuse sur
la publicité faite aux quelques théoriciens qui ont cédé au vent de folie,
autant qu'avare de commentaires sur la dénonciation des responsabilités
de la guerre et l'appel pour faire cesser le carnage, suivi par le plus
grand nombre de nos militants. Ne sont-ce pas les nôtres qui forment la
plus large proportion des réfractaires, des déserteurs et des insoumis
? Sans doute exista-t-il au début de 1916 le trop fameux manifeste (revêtu
de 15 signatures, le nom d'une ville ayant été pris pour celui d'un camarade),
mais si ce libellé qui avait vu le jour sur l'instigation de Jean Grave,
repoussait l'éventualité d'une paix prochaine, n'oublions pas qu'il faisait
réponse à la déclaration des internationalistes réfugiés à Londres et
qui maintenait la position anarchiste de toujours .
Rappelons aussi qu'une nouvelle déclaration de ces mêmes internationalistes
vint réfuter comme il convenait les arguments du manifeste des Seize.
Sébastien
Faure
En France, Sébastien Faure
(qui a refusé de joindre sa signature à celles de ses compagnons d'hier,
dont les positions oscillent avec la guerre) rédige avec les militants
restés antimilitaristes un contre-manifeste, que la censure blanchira
avec le même zèle que la presse en a mis à donner une place d'honneur
au manifeste.
Rappelons certains de ces termes : " Aux conférences internationales des
dirigeants qui disposent à leur fantaisie des peuples comme de dociles
troupeaux, nous pensons qu'on doit opposer une conférence internationale
des travailleurs du monde entier. Déjà en septembre 1915, s'esquissa,
à Zimmerwald, une première tentative en ce sens, et nous applaudîmes en
son temps à ce premier effort. Mais ce n'était encore là qu'une ébauche.
Cet effort sera renouvelé et il doit atteindre l'ampleur que comporte
la gravité des circonstances. Les organisations des travailleurs de tous
les pays doivent dès aujourd'hui… se hâter de constituer un congrès mondial
du prolétariat dont l'œuvre sera tout d'abord d'exiger la cessation des
hostilités et le désarmement immédiat et définitif des nations. "
Une vingtaine de signatures (surtout de syndicalistes, mais aussi du peintre
Signac) accompagnait celle de Sébastien Faure. Quelques mois plus tôt,
il avait édité et diffusé un tract faisant écho à Liebknecht, dont il
approuvait totalement la position et le courage . "Vers la Paix. Appel
aux socialistes, syndicalistes, révolutionnaires et anarchistes". Il disait
notamment " S'il n'a pas été en notre pouvoir d'empêcher la calamité,
et ce sera le regret et la honte de notre génération, ah ! puissions-nous
du moins en arrêter au plus tôt les suites désastreuses, et ce sera notre
joie et notre réhabilitation ! " Encore une fois le devoir est là : impérieux,
indiscutable, sacré !… ; …Plus que jamais ennemi de la guerre, plus que
jamais attaché à la paix, je ne puis servir la cause à laquelle j'ai voué
ma vie qu'en tentant d'abréger la guerre et de hâter la paix. Je m'y décid
". " Quels que soient les risques à courir, j'aime mieux les affronter
que de renier tout mon passé ma seule fierté et ma seule richesse et de
traîner une vieillesse impuissante et déshonorée."
Ce tract qui devait connaître un succès assez remarquable fut diffusé
jusque sur le front.
C'est alors que Malvy fit convoquer Sébastien Faure et lui déclara que
ceux qui dans les tranchées le lisaient et le faisaient circuler devaient
être envoyés dans les missions d'où l'on ne revient pas. Il donna sa parole
qu'une telle mesure ne serait pas appliquée si en retour notre camarade
interrompait sa campagne anti-guerrière.
Notre vieux compagnon ne voulant pas engager d'autres que lui-même dans
le danger (et là ce danger était la mort) se vit contraint de céder à
la demande du ministre. Cependant s'il cesse la lutte clandestine des
tracts (qui échappaient au contrôle de la censure), il animera un organe
pacifiste : "Ce qu'il faut dire" (CQFD) où de rares vérités
se feront jour en dépit des ciseaux d'Anastasie.
De plus, en pleine guerre, il continuera à faire entendre sa voix. (Rappelons
le meeting du 23 septembre 1917, interdit par la police, et maintenu par
les syndicats des terrassiers, du bâtiment et des charpentiers).
Le Libertaire
D'autre part, Le Libertaire
poursuit une vie sporadique et clandestine sous l'impulsion de quelques
camarades dont Pierre Martin, Louis Lecoin et Le Meillour. Rappelons que
Louis Lecoin a passé la plus large partie de la guerre en prison pour
son action antimilitariste. De leur côté, les camarades individualistes
sont unanimes à condamner la guerre : Han Ryner, Armand, Mauricius garderont
la tête froide.
De même, les néo-malthusiens avec Devaldès et Eugène Humbert.
Rappelons ce passage prophétique d'une lettre de Han Ryner datée du 19
août 1914 : " L'Allemagne sera vaincue à moins que… Mais éviter la défaite
ce n'est éviter que des ennuis. Le malheur à éviter c'était la guerre.
Et j'ai bien peur que, là Guillaume ne soit pas le seul coupable. " Publiquement,
sous le couvert littéraire et historique, il condamnera et la guerre et
ceux qui la fomentent, notamment le dimanche 20 mai 1917 où il traitait
du sujet : la gloire littéraire et la gloire militaire. Également il mènera
campagne pour les camarades emprisonnés : affaire Gaston Rolland, affaire
Émile Armand.
Ce dernier lancera un tract non signé et naturellement clandestin (dont
la longueur ne nous permet pas la reproduction ) et qui le montre fidèle
à son idéal passé.
De tout ce qui précède nous
pouvons conclure que les anarchistes, dans leur grande majorité, sont
demeurés antimilitaristes durant la tourmente. Pour ceux qui se sont laissé
bousculer par les événements, il importe de les distinguer des socialistes.
Si leur position fut une erreur. Et quelle erreur !
E elle ne fut jamais un calcul ou une trahison. À aucun d'eux, elle n'apportera
une prébende, un privilège, un poste honorifique.
Tandis que les ministres socialistes se pavanaient, trônaient et se compromettaient
avec la réaction, le libertaire Malato (logique avec lui-même) s'engageait
alors qu'il en avait passé l'âge. Mais la réflexion qui s'impose à l'esprit
est celle-ci : Si les anarchistes, dans leur ensemble, n'ont pas cédé
à la panique générale, ils le doivent à l'individualisme qui fait le fond
de leur idéologie à quelque tendance qu'ils appartiennent. Considérant
l'individu comme la cellule initiale de toute collectivité, ils font passer
toute question par le jugement de l'individu.
N'ayant pas d'idoles, comme la cellule initiale, ne suivant pas de meneurs,
ils conservent en toute circonstance, l'esprit critique qui fait défaut
à ceux qui n'ont d'autres opinions que celles de leurs maîtres à penser.
Se référant en dernier ressort à leur propre conscience, on ne les verra
pas agir aveuglément selon les ordres (ou même les indications) de leaders,
d'oracles ou de chefs de file. Cette conception, ce respect de l'homme
(et en premier lieu cette considération que l'homme a de lui-même), cette
philosophie qui nous a écartés de tant de dangers est à la fois notre
fierté et notre espérance.
Maurice Laisant
le Monde Libertaire
Les autres
articles :
Pierre
Kropotkine
(biographie) ;
Lettre de démission au comité confédéral CGT
(1914)
;
le manifeste des
seize & réponse au manifestedes anarchistes de Londres
;
Malatesta réponse
au manifeste des seize ; Déclaration
de l'internationale anarchiste (1915) ;
Louis
Lecoin et devant le conseil de Guerre ;
les mutineries de la
Mer Noire (1919) ;
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