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Kronstadt tentait de mener
une pratique constructive.
L'union des agriculteurs, organisation des ouvriers possédant une liaison
avec les campagnes, demanda à tous ceux qui possédaient de la vieille
ferraille de la donner pour fabriquer des outils d'agriculture.
La commission technique et militaire du soviet céda de même une certaine
quantité de métal provenant de vieux matériel militaire (beaucoup de pièces
d'artillerie dataient presque de Pierre-le-Grand, qui en avait accumulé
un dépôt colossal). Les ouvriers, membres de l'union, organisèrent un
atelier spécial où ils travaillèrent pendant leurs loisirs, à raison de
plusieurs heures par jour chacun.
Des techniciens spécialistes, des soldats et des matelots les aidaient
également. Ils fabriquèrent des faux, des socs de charrue, des clous,
des fers à cheval. Tout ce qui était fabriqué était répertorié en listes
complètes dans les Izvestia du soviet de Kronstadt.
Chaque objet portait l'estampille de l'Union des Agriculteurs de Kronstadt.
On donnait aux agitateurs du soviet, partant dans les campagnes, selon
les possibilités, des objets et instruments fabriqués par cette union
; ils étaient offerts aux paysans par l'intermédiaire de leurs soviets
locaux. Cela valut par la suite au soviet de Kronstadt de recevoir une
avalanche de lettres chaleureuses, le remerciant et promettant un soutien
" à la ville " dans sa lutte pour le pain et la liberté.
C'est alors que fut élaboré
le principe des communes de culture.
Cette organisation se forma de la façon suivante : un groupe de 10 à 60
citadins, selon le lieu de travail ou de domicile, se mettait d'accord
pour une culture commune de la terre. Il faut préciser que Kronstadt est
une petite île, étroite, d'une douzaine de kilomètres de long. La rive,
faisant face à Pétrograd, est occupée par la ville, les ports et les jetées.
Les parties du Nord, Sud et Ouest sont parsemées de fortifications militaires
; dans l'intervalle s'étend un espace de 3 km.
En effet, pendant la guerre, pour des considérations stratégiques, même
les petites contractions qui s'y trouvaient furent détruites. C'est cet
endroit qui fut cultivé par les kronstadiens.
Lors d'assemblées générales de délégués des cultivateurs, en présence
de toutes sortes de spécialistes au nombre desquels des géomètres et des
agronomes, la terre était divisée en petits lots répartis par tirage au
sort. Les semences étaient fournies par le comité de ravitaillement.
Les outils de culture étaient évidemment les plus primitifs : des pelles,
des arrosoirs, et encore en nombre limité. Ils étaient fournis pour la
saison de travail par la ville. Le reste était obtenu par l'initiative
personnelle des " communards ".
L'engrais était amené par les chevaux de la ville ; les lopins de terre
étaient labourés à tour de rôle. Déjà en 1918, les communes de culture
aidèrent beaucoup les kronstadiens dans la lutte contre la faim. Après
la récolte, après le décompte en faveur des familles du comité de ravitaillement,
chaque " communard " obtenait en moyenne 10 kg de légumes.
Dans la majorité des communes, la répartition se faisait selon le nombre
de jours de travail.
Les communes s'avérèrent vivaces : elles existaient toujours sous la même
forme en 1921. Ce fut la seule organisation que les bolcheviks n'avaient
pas supprimée. On peut expliquer cela peut-être par le fait que Kronstadt
s'opposa fortement aux décrets des bolcheviks et défendit longtemps son
indépendance.
La surveillance de la ville était assurée par la milice populaire, c'est-à-dire
toute la population, par le biais des comités de maison. Les comités de
maison n'existaient qu'à l'état embryonnaire.
Tout leur rôle se limitait à ce cadre étroit. Mais la propagande faisait
son oeuvre.
Aux meetings et aux conférences des anarchistes, une des tâches continuellement
à l'ordre du jour était la liquidation de la propriété privée des habitations.
Ils appelaient à l'élargissement de l'activité des comités de maison,
à leur union, afin de réaliser par là l'égalité de tous dans la répartition
des demeures. Comme toujours, lorsqu'étaient traitées les questions d'une
actualité brûlante - la guerre et la paix, la terre, les organisations
ouvrières et paysannes - de nombreuses questions écrites étaient posées
à l'orateur et au rapporteur, que ce soit sur le plan théorique ou sur
le plan pratique.
Beaucoup se plaignaient de la dégradation des maisons, de l'endommagement
des conduites d'eau ; ils décrivaient des scènes pénibles : la pluie passant
par les toitures trouées et par conséquent une humidité persistante dans
les appartements du sous-sol ce qui provoquait une forte mortalité infantile.
Les propriétaires n'avaient pas fait de réparations depuis plusieurs années.
Il ne restait qu'une solution : s'y installer tous ensemble.
Ainsi, lorsqu'en octobre se précisa l'immense possibilité d'un travail
créateur et indépendant, un processus préparateur s'était déjà accompli
dans la conscience des masses et un meeting solennel décida de la socialisation
des habitations.
Pour Kronstadt, cependant,
la tâche principale subsistait : provoquer le plus possible des idées
à travers toute la Russie et se tenir prêt à un éventuel conflit armé
avec la réaction extérieure et intérieure. Ces buts étaient poursuivis
par des organes techniques : deux commissions spéciales du soviet, une
technico-militaire, l'autre d'agitation propagandiste.
La commission technico-militaire qui existait de façon embryonnaire depuis
le 3 juillet effectua un grand travail durant les journées komiloviennes
et développa alors son activité. Elle vérifia la capacité de combat des
ports, fit un inventaire précis des forces armés. Le mot d'ordre d'armement
général se réalisait au moyen des comités de fabriques et d'usines.
La commission technico-militaire fournit des armes à tous les ateliers
; les comités de fabriques et d'usines en assurèrent la distribution aux
ouvriers. Pour l'instruction militaire, tous les ouvriers se divisèrent
en plusieurs catégories : ceux qui savaient manier un fusil s'organisèrent
en groupes spéciaux de formation d'artilleurs, de mitrailleurs et de sapeurs
; ceux qui étaient novices en la matière militaire, s'exercèrent d'abord
à la marche deux fois par semaine sur la place de l'Ancre, puis s'instruisirent
sur les champs de tir maritimes.
Chaque ouvrier s'assignait le but d'assimiler l'art du maniement du fusil
et des bombes à main ...
Le mot d'ordre " Tout le pouvoir
aux soviets locaux " est compris à Kronstadt de la façon suivante : désormais,
plus aucun centre ne peut ordonner ou prescrire à aucun soviet, ni à aucune
organisation, ce qu'il y a à faire et, au contraire, chaque soviet, chaque
organisation locale d'ouvriers et de paysans, tend à s'unir volontairement
avec les organismes du même type.
De cette façon, la fédération des soviets libres et la fédération des
comités d'usines et de fabriques créent une force organisationnelle puissante,
tant pour le succès de la défense de la Révolution que pour régler harmonieusement
la production et la consommation.
Kronstadt, limité par sa position géographique dans l'application de ses
forces créatrices, met toute son énergie dans la socialisation des habitations.
A l'un de ses grandioses meetings, les anarchistes sont chargés de soulever
au soviet la question d'une répartition harmonieuse, des habitations ainsi
que leur aménagement.
A la séance suivante du soviet, un projet de socialisation des maisons
est déposé, élaboré par le groupe des anarchistes et des S.R. de gauche
du soviet.
Le premier point déclare que : "dorénavant, la propriété privée des habitations
et de la terre est abolie". Plus loin, il est dit que la gestion des maisons
est assurée par des comités de maisons et que les affaires se règlent
désormais lors d'assemblées générales de tous les habitants des maisons
; la question concernant tout un quartier est résolue par l'Assemblée
Générale de tous ses habitants, qui désignent des comités d'arrondissements
; un bureau général exécutif des comités de maisons s'organise.
Les habitations deviennent ainsi la propriété collective de la population.
Les bolcheviks, se référant à l'importance du problème et à la nécessité
de l'étudier à fond, demandèrent de remettre à une semaine le débat du
projet de la socialisation des maisons.
Ils allèrent pendant ce temps à Petrograd et, ayant reçu des instructions
du centre, exigèrent à la séance suivante du soviet l'élimination de l'ordre
du jour de ce projet, du fait que, déclaraient-ils, une question aussi
sérieuse ne pouvait être résolue qu'à l'échelle de toute la Russie, et
Lénine préparait déjà un décret dans ce sens ; pour cette raison, dans
l'intérêt de la chose, le soviet de Kronstadt devait attendre des instructions
du centre.
Les anarchistes, les S.R. de gauche et les maximalistes insistèrent pour
que le projet soit abordé tout de suite. Il apparut dans le débat que
l'aile gauche du soviet était pour la réalisation immédiate du projet.
Les bolcheviks et les S.R. mencheviks constituèrent alors un "front commun"
et quittèrent la salle de l'Assemblée.
Ils furent accompagnés par des applaudissements bruyants et des quolibets
: "Enfin, ils ont fini par s'entendre !" Dans la discussion ultérieure
du projet, le maximaliste Rivkine proposa de voter par point, afin d'offrir
ainsi la possibilité aux bolcheviks de se " blanchir " devant les travailleurs,
lesquels pourraient avoir l'impression que les bolcheviks étaient contre
la suppression de la propriété privée. Les bolcheviks, ayant pris conscience
de leur faux pas, revinrent à la séance et le premier point -la propriété
privée sur les habitations et la terre est supprimée- fut adopté à l'unanimité
pour le principe. Toutefois, lorsque les autres points du projet vinrent
à être examinés où il était envisagé en particulier de le réaliser immédiatement,
alors les bolcheviks quittèrent à nouveau la salle de séance.
Quelques bolcheviks, trouvant impossible cette fois de se soumettre à
la discipline du parti, d'autant plus, comme ils l'expliquèrent ensuite,
qu'ils avaient reçu de leurs électeurs le mandat de voter pour la réalisation
immédiate du projet, restèrent à la séance du soviet ; ils reçurent une
"punition sévère" : exclusion du parti pour "déviation anarcho-syndicaliste".
Longtemps encore après cette séance agitée du soviet, une forte lutte
eut lieu autour du projet. Dans les ateliers, sur les navires, dans les
compagnies, des meetings s'organisaient. Les représentants du soviet étaient
convoqués pour rendre compte de cette question.
Plusieurs bolcheviks furent rappelés du soviet par leurs mandants à cause
de leur opposition au projet. En liaison avec cette question, les bolcheviks
commencèrent une campagne de dénigrement contre les anarchistes. Finalement,
malgré le sabotage des bolcheviks, des comités de maisons, d'arrondissements
et autres comités furent créés dans tout Kronstadt.
Lorsqu'on en arriva à la répartition équitable des demeures, il apparut
qu'à côté de la misère des travailleurs, se logeant dans d'effroyables
sous-sols, il y avait des gens qui occupaient jusqu'à 10 ou 15 chambres.
Le directeur de l'Ecole de l'ingénieur, célibataire, occupait même 20
chambres et, lorsqu'on vint en occuper une partie, il considéra cela comme
un véritable acte de brigandage.
Le projet fut appliqué. Ceux qui vivaient dans des sous-sols sales et
humides, dans des taudis misérables, dans des greniers, s'installèrent
dans des appartements convenables ; le principe "tous doivent avoir un
logement convenable" fut réalisé.
Il fut de même prévu plusieurs hôtels pour les gens de passage. Dans chaque
comité d'arrondissement, des ateliers furent organisés pour oeuvrer à
l'aménagement et à la réfection des maisons. Ce n'est que longtemps après,
lorsque les principaux arguments des bolcheviks à l'égard de leurs adversaires
de gauche devinrent la prison, la baïonnette et la balle, que fut détruite
par les bolcheviks cette organisation avec toutes ses bases créatrices.
La question des maisons fut transférée à l'office central des habitations
et de la terre, auprès du soviet national de l'économie, qui installa
dans chaque maison son fonctionnaire : "le staroste", lequel devait remplir
aussi la fonction d'un policier, veillant à ce que personne ne puisse
y vivre sans autorisation officielle, et à ce que des personnes étrangères
n'y soient pas hébergées, dénonçant à l'occasion "les cas douteux ".
En 1920, un nouveau décret
parut, abolissant l'institution du "staroste".
Les fonctionnaires de l'office des habitations et de la terre se mirent
à ressusciter les comités de maison, à appeler la masse à une organisation
autonome, sous la menace habituelle d'une intervention de la Tcheka. Mais
personne ne répondit à cet appel, car la dure réalité montrait bien que
l'organisation autonome de la masse n'est pas compatible avec la " dictature
du prolétariat ", avec la domination d'un parti, même s'il avait été révolutionnaire
auparavant.
On désigna au secrétariat des comités de maison les exstaristes qui s'étaient
adaptés au " nouveau régime ", puis les maisons en arrivèrent progressivement
à une désorganisation totale.
Voilà comment périt une des grandes conquêtes d'Octobre.
Efim
YARTCHOUK
extrait de Kronstadt dans la révolution Russe (édition
de la tête de feuille).
Meeting sur la place de Kronstadt.
Autres
articles :
Les prémices
de l'insurection de Kronstadt (Ida Mett) ;Ce
que nous voulons (Izvestia de Kronstadt)
la
signification politique de l'insurection de Kronstadt ; Mollie
Steimer ;
1921
l'orage éclate à Pétrograd (Emma Goldman, Alexandre
Berkman) ;
L'Ukraine
& Nestor Makhno 1917 1923 ; Octobre
1917 vu par Piotr Archinov ;
Déclarations
et Textes de l'Armée Insurectionnelle d'Ukraine 1919 1920 ;
2è
Congrès régional des soviets d'Ukraine (Gouliaï Poliè)
février 1919 ;
1ère
conférence des anarcho-syndicalistes russes (1918)
1918, l'affrontement
anarchiste - bolchevics ; Guerre
ou Révolution en Ukraine ( N. Makhno 1918) ;
A
lire :
La révolution Inconnue (Voline) ; La Commune de Kronstadt
(Editions Spartacus) ;
Les Anarchistes dans la révolution russe (éditions La Tête de Feuilles)
;
Histoire du mouvement makhnoviste (Pierre Archinov) ; le mythe
Bolchévic (Alexandre Berkman) ; Nestor Makhno (Alexandre
Skirda) ; les soviets trahis par les bolchévics (Rudolph
Rocker) ; Voline (revue Itinéraire) ; Kropotkine
(revue Itinéraire)
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