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Un manifeste vient d'être
lancé, signé par Kropotkine, Grave, Malato et une douzaine d'autres vieux
camarades, dans lequel, faisant écho aux soutiens des gouvernements de
l'Entente qui demandent une lutte jusqu'au bout et l'écrasement de l'Allemagne,
ils s'élèvent contre toute idée de paix prématurée. La presse capitaliste
publie, avec une satisfaction naturelle, des extraits de ce manifeste
et déclare qu'il est l'œuvre des "leaders du mouvement anarchiste international."
Les anarchistes, qui presque tous, sont restés fidèles à leurs convictions,
se doivent à eux-mêmes de protester contre cette tentative d'impliquer
l'anarchisme dans la continuation d'un féroce massacre qui n'a jamais
tenu la promesse d'un. bénéfice quelconque pour la cause de la Justice
et de la Liberté et qui se montre maintenant, de lui-même, comme devant
être absolument dépourvu de tout résultat, même du point de vue des dirigeants
des deux camps.
La bonne foi et les bonnes intentions de ceux qui ont signé le manifeste
sont au-delà de toute question. Mais si pénible qu'il soit d'être en désaccord
avec de vieux amis qui ont rendu tant de services à ce qui, dans le passé,
était notre cause commune, la sincérité et l'intérêt de notre mouvement
d'émancipation nous font un devoir de nous dissocier de camarades qui
se croient capables de réconcilier les idées anarchistes et la collaboration
avec les gouvernements et les classes capitalistes de certaines nations
dans leur lutte contre les capitalistes et les gouvernements de certaines
autres nations.
Durant la présente guerre
nous avons vu des républicains se mettre au service des rois, des socialistes
faire cause commune avec la classe dirigeante, des travaillistes servir
les intérêts des capitalistes ; mais en réalité tous ces hommes sont,
à des degrés divers, des conservateurs croyant à la mission de l'Etat,
et leur hésitation peut se comprendre quand le seul remède dont on dispose
réside dans la destruction de toute chaîne gouvernementale et le déchaînement
de la révolution sociale. Mais une telle hésitation est incompréhensible
de la part d'anarchistes.
Nous estimons que l'Etat est incapable de bien.
Dans le domaine international aussi bien que dans celui des rapports individuels
il ne peut combattre l'agression qu'en se faisant lui-même agresseur;
il ne peut empêcher le crime qu'en organisant et commettant toujours un
plus grand crime.
Même en supposant -ce qui est loin d'être la vérité- que l'Allemagne porte
seule la responsabilité de la guerre présente, il est prouvé que, aussi
longtemps qu'on s'en tient aux méthodes gouvernementales, on ne peut résister
à l'Allemagne qu'en supprimant toute liberté et en revivifiant la puissance
de toutes les forces de réaction. La révolution populaire exceptée, il
n'y a pas d'autre façon de résister à la menace d'une armée disciplinée
que d'essayer d'avoir une armée plus forte et plus discipliné, de sorte
que les antimilitaristes les plus résolus, s'ils ne sont pas anarchistes
et craignent la destruction de l'Etat, sont inévitablement conduits à
devenir d'ardents militaristes.
En fait, dans l'espoir problématique
de détruire le militarisme prussien, ils ont renoncé à toutes les traditions
de liberté; ils ont prussianisé l'Angleterre et la France, ils se sont
soumis au tsarisme, ils ont restauré le prestige du trône branlant d'Italie.
Les anarchistes peuvent-ils accepter cet état de choses un seul instant
sans renoncer à tout droit de s'appeler anarchistes ?
Pour moi, même la domination étrangère subie de force et conduisant à
la révolte est préférable à l'oppression intérieure volontairement acceptée
presque avec gratitude, dans la croyance que, par ce moyen, nous serons
préservés d'un plus grand mal. Il est tout à fait vain de dire qu'il s'agit
de circonstances exceptionnelles et qu'après avoir contribué à la victoire
de l'Entente dans " cette guerre " nous retournerons chacun dans notre
propre camp et lutterons pour notre propre idéal.
S'il est nécessaire aujourd'hui de travailler en harmonie avec le gouvernement
et les capitalistes pour nous défendre nous-mêmes contre "la menace allemande",
cela sera nécessaire après, aussi bien que durant la guerre.
Si grande que puisse être la défaite de l'armée allemande s'il est vrai
qu'elle sera battue, il ne sera jamais possible d'empêcher les patriotes
allemands de penser à une revanche et de la préparer; et les patriotes
des autres pays, très raisonnablement, de leur point de vue, voudront
eux-mêmes se tenir prêts de façon à n'être pas surpris par une attaque.
Cela signifie que le militarisme prussien deviendra une institution permanente
et régulière dans tous les pays.
Que diront alors ces anarchistes
qui veulent aujourd'hui la victoire d'un des groupes de belligérants ?
Recommenceront-ils à s'appeler antimilitaristes, à prêcher le désarmement,
le refus du service militaire et le sabotage de la défense nationale,
pour redevenir, à la première menace de guerre, les sergents recruteurs
des gouvernements qu'ils auront tenté de désarmer et de paralyser ?
On dira que ces choses prendront
fin quand les Allemands se seront débarrassés de leurs tyrans et auront
cessé d'être une menace pour l'Europe en détruisant le militarisme chez
eux. Mais s'il en est ainsi, les Allemands qui pensent avec raison que
la domination anglaise et française (pour ne rien dire de la Russie tsariste),
ne serait pas plus agréable aux Allemands que la domination allemande
ne le serait aux Français et aux Anglais, voudront d'abord attendre que
les Russes et les autres aient détruit leur propre militarisme et, en
attendant, ils contribueront à accroître l'armée de leur pays.
Et alors combien de temps la Révolution sera-t-elle différée ?
Combien de temps l'anarchie ?
Devons-nous toujours attendre que les autres commencent ?
La ligne de conduite des anarchistes est clairement tracée par la logique
même de leurs aspirations. La guerre aurait dû être empêchée par la Révolution,
ou au moins en inspirant aux gouvernements la peur de la Révolution. La
force ou l'audace nécessaire a manqué.
La paix doit être imposée
par la Révolution ou, au moins, par la menace de la faire.
Jusqu'à présent, la force ou la volonté fait défaut. Eh bien ! il n'y
a qu'un remède; faire mieux à l'avenir. Plus que jamais nous devons éviter
les compromis, creuser le fossé entre les capitalistes et les serfs du
salariat, entre les gouvernants et les gouvernés ; prêcher l'expropriation
de la propriété individuelle et la destruction des Etats, comme les seuls
moyens de garantir la fraternité entre les peuples et la justice et la
liberté pour tous; et nous devons nous préparer à accomplir ces choses.
En attendant, il me semble
qu'il est criminel de faire quoi que ce soit qui tende à prolonger la
guerre, ce massacre d'hommes, qui détruit la richesse collective et paralyse
toute reprise de la lutte pour l'émancipation.
Il me semble que prêcher " la guerre jusqu'au bout " c'est faire réellement
le jeu des dirigeants allemands qui trompent leur peuple et l'excitent
au combat en le persuadant que leurs adversaires veulent écraser et asservir
le peuple allemand.
Aujourd'hui, comme toujours, que ceci soit notre devise : " A bas les
capitalistes et les gouvernements, tous les capitalistes et tous les gouvernements.
"
Vivent les peuples, tous
les peuples !
Errico Malatesta
Les autres
articles :
Lettre
de démission au comité confédéral CGT (1914)
; Les
anarchistes et la guerre de 14/18 ;
le manifeste des
seize & réponse au manifestedes anarchistes de Londres
;
Déclaration
de l'internationale anarchiste (1915) ;
Louis
Lecoin et devant le conseil de Guerre ;
Pierre
Kropotkine (biographie)
; Malatesta ; Italie
1920 insurection et conseils d'usine ;
Anarchisme
et banditisme (articles de Malatesta)
;
A lire
:
Malatesta, écrits
choisis ; La pensée de Malatesta ; Malatesta
(revue Itinéraire)
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